Puis-je, en effet, répondre des mouvemens qui s'élèveront dans mon âme, quand j'aurai long-temps souffert, quand je verrai ma destinée ne laisser après elle, en s'écoulant, que d'amers souvenirs, pour aigrir d'amères douleurs? Ne finirai-je point par douter de la protection de la Providence, et mes résolutions vertueuses ne s'ébranleront-elles pas? les sentimens doux ne tariront-ils pas dans mon coeur? C'est du mariage que doivent dériver toutes les affections d'une femme, et si le mariage est malheureux, quelle confusion n'en résulte-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même! Ces qualités vous auroient rendue plus digne de l'objet de votre choix; mais elles peuvent dépraver le coeur qu'on a privé de toutes les jouissances: qui peut être certain alors de sa conduite? Vous, madame, parce que vous ne croyez plus à l'amour: mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l'insensé qui veut de moi, qui veut d'une âme enthousiaste, alors qu'il ne l'a pas captivée!

Vous me menacez de la mort de M. de Valorbe; cette crainte m'accable, je ne puis la braver. Si vous avez raison dans vos terreurs, il faut que je le prévienne; ensevelie dans cette retraite, me comptera-t-il parmi les vivans? voudroit-il plus encore? seroit-il plus calme, si je n'existois plus? je lui ferois facilement ce sacrifice; il a sauvé mon bienfaiteur, je croirois m'immoler à ce souvenir; mais qu'il me laisse expirer seule, et que ma fin ne soit point précédée par quelques années d'une union douloureuse et funeste! Ah! c'est surtout pour mourir qu'il faudroit être unie à l'objet de sa tendresse! soutenue, consolée par lui, sans doute on regretteroit davantage la vie, et cependant les derniers momens seroient moins cruels; ce qui est horrible, c'est de voir se refermer sur soi le cercle des années, sans avoir joui du bonheur.

Une indignation amère et violente peut s'emparer de vous, en songeant qu'elle va passer, cette vie, sans qu'on ait goûté ses véritables biens; sans que le coeur, qui va s'éteindre, ait jamais cessé de souffrir; quelle idée peut-on se former des récompenses divines, si l'on n'a pas connu l'amour sur la terre! Oh! que le ciel m'entende; qu'il me désigne, s'il le veut, pour une mort prématurée; mais que je la reçoive tandis que le même sentiment anime mon coeur, qu'un seul souvenir fait toute ma destinée, et que je n'ai jamais rien aimé que Léonce.

Voilà ma réponse à M. de Valorbe, madame; confiez-la-lui, si vous le voulez; mon coeur, sans se trahir, n'en pourroit donner une autre.

LETTRE XIX.

Monsieur de Valorbe à M. de Montalte.

Zurich, ce 10 mars.

J'ai reçu ta lettre, Montalte; dans toute autre circonstance, peut-être m'auroit-elle fait impression, peut-être aurois-je consenti à ménager madame d'Albémar; mais elle m'a donné le terrible droit de la haïr; si tu savois ce qu'elle a écrit à madame de Cerlebe! quel amour pour Léonce! quel mépris pour moi! Elle se flatte de se délivrer ainsi de mes poursuites, elle se trompe; c'est à présent surtout qu'elle doit me redouter. Ne me parle plus des égards qu'elle mérite; je punirai son ingratitude, je soumettrai son orgueil. Tant d'insultes ont soulevé mon âme, tout mon amour se change en indignation! Il faut que madame d'Albémar tombe en ma puissance; par quelques moyens que ce soit, il le faut. Adieu, Montalte, je serai maître d'elle, ou je n'existerai plus.

LETTRE XX.

Delphine à madame de Cerlebe.