De l'abbaye du Paradis, ce 14 Mars.
Enfin, madame, il se présente une occasion de soulager mon coeur, en donnant à M. de Valorbe une véritable preuve de mon intérêt. J'apprends à l'instant, par un homme à lui, qu'il est arrêté pour dettes à Zell, et qu'on l'a jeté dans une prison qui compromet sa vie, en le privant des secours nécessaires à son état de santé; je pars, afin d'offrir ma garantie à ceux qui le poursuivent, et de souscrire à tous les arrangemens qui pourront le délivrer.
J'ai craint de m'exposer à l'humeur de madame de Ternan, en lui demandant la permission d'aller à Zell; c'est une personne si exigeante et si despotique, qu'il faut esquiver son caractère, quand on ne veut pas se brouiller avec elle: comme elle étoit un peu malade hier, elle dort encore, et je laisse un billet qui lui apprendra, à son réveil, que je serai absente seulement pour quelques heures. Zell n'étant qu'à trois lieues d'ici, je suis sûre d'être revenue ce soir, avant que le couvent soit fermé.
Je vous avouerai qu'il m'est très-doux de trouver un moyen de montrer un grand empressement à M. de Valorbe. J'aurois pu me contenter de chercher quelqu'un qu'on pût envoyer à Zell; mais c'étoit perdre nécessairement deux ou trois jours, ce retard pouvoit être funeste à la santé de M. de Valorbe, et peut-être aussi refuseroit-il le service que je veux lui rendre, si je ne l'en sollicitois pas moi-même.
Je sais bien que la démarche que je fais ne seroit pas jugée convenable, si elle étoit connue; mais ma conscience me dit que je remplis un devoir. M. d'Albémar, s'il vivoit encore, m'approuveroit de donner à l'homme qui l'a sauvé, ce témoignage de reconnoissance. Je ne me consolerois pas de posséder les biens que M. d'Albémar m'a laissés, tandis que M. de Valorbe seroit dans la détresse, et me refuseroit le bonheur de lui être utile; je ne veux pas m'exposer à cette peine, et j'espère qu'en présence il ne résistera point à mes prières.
J'étois, d'ailleurs, je vous l'avoue, cruellement tourmentée de quelques torts que je me reprochois envers M. de Valorbe; mon silence a pu le tromper une fois; ce silence a obtenu de lui un sacrifice qui a rendu sa vie très-malheureuse. Depuis ce temps j'ai refusé de le voir, soit par embarras, soit par crainte d'offenser celui dont le souvenir règne encore sur ma vie; je me reproche ces mouvemens, que la reconnoissance et la générosité devoient m'interdire; je saisis donc avec vivacité une circonstance importante qui me permet de tout réparer, et je pars. Adieu, madame; vous m'avez flattée que vous viendriez demain me voir, ne l'oubliez pas.
LETTRE XXI.
Léonce à M. de Lebensei.
Paris, ce 14 mars.
Juste ciel! me cachiez-vous ce que je viens d'apprendre? M. de Valorbe est parti en disant qu'il alloit rejoindre madame d'Albémar, et l'on assure qu'il est auprès d'elle. Seroit-ce là le motif de l'absence de Delphine? Non, je ne le crois pas; mais il n'y a qu'elle au monde maintenant qui puisse m'ôter cette horrible idée. Je veux aller à Montpellier, parler à sa belle-soeur; savoir, oui, savoir enfin, et personne ne pourra me le refuser, dans quels lieux elle vit, dans quels lieux est M. de Valorbe.