Madame d'Albémar m'écrivit en partant pour Zell; j'éprouvai, lorsque je reçus sa lettre, une vive inquiétude; je condamnai sa résolution, je redoutai le blâme qu'elle pouvoit attirer sur elle, et, comme vous allez le savoir, cette crainte que je ressentois, vague alors, devint bientôt la plus cruelle des anxiétés.
Delphine partit à six heures du matin, sans avoir vu madame de Ternan; elle arriva à Zell à dix heures, accompagnée seulement d'un cocher et d'un domestique suisse, qui ne la connoissoient pas. Madame de Ternan avoit exigé, en prenant madame d'Albémar en pension dans son couvent, qu'elle renvoyât son valet de chambre à Zurich, et Delphine ne quitte jamais Isore sans laisser auprès d'elle sa femme de chambre, pour la soigner. Arrivée à Zell, madame d'Albémar s'aperçut qu'elle n'avoit point de passe-port: on lui demanda son nom à la porte; elle en donna un au hasard, se promettant de repartir dans peu d'heures, avant que l'officier autrichien qui commandoit la place eût le temps de s'informer d'elle.
Elle descendit chez le négociant que l'homme de M. de Valorbe lui avoit indiqué, comme sachant seul tout ce qui avoit rapport à ses affaires; le négociant dit à Delphine que, par commisération pour l'état de santé de M. de Valorbe, on avoit, la veille, obtenu de ses créanciers sa sortie de prison, à condition qu'il seroit gardé chez lui. Madame d'Albémar voulut s'informer de ce que devoit M. de Valorbe, pour offrir son cautionnement, et repartir sans le voir. Le négociant lui dit que M. de Valorbe lui avoit expressément défendu de rien accepter de personne, et en particulier d'une femme qui devoit être elle, d'après le portrait qu'il lui en avoit fait. Alors madame d'Albémar pria le négociant de la conduire chez M. de Valorbe; il la mena jusqu'à la porte; mais quand elle y fut arrivée, il la quitta brusquement, en indiquant assez légèrement qu'elle arrangeroit mieux ses affaires sans lui. Madame d'Albémar m'a dit que se trouvant seule dans ce moment au bas de l'escalier de M. de Valorbe, elle éprouva un effroi dont elle ne put s'expliquer la cause; elle vouloit retourner sur ses pas, mais elle ne savoit quelle route suivre, dans une ville inconnue, et dont elle ignoroit la langue.
Comme elle délibéroit sur ce qu'elle devoit faire, elle aperçut M. de Valorbe qui descendoit quelques marches pour venir à elle: son changement, qui étoit très-remarquable, écarta d'elle toute autre idée que celle de la pitié, et elle monta vers lui sans hésiter; il lui prit la main, et la conduisit dans sa chambre: la main qu'il lui donna trembloit tellement, m'a-t-elle dit, qu'elle se sentit embarrassée et touchée de l'émotion qu'il éprouvoit; elle se hâta de lui parler de l'objet de son voyage; il l'écoutoit à peine, et paroissoit occupé d'un grand débat avec lui-même.
Delphine lui répéta deux fois la prière d'accepter le service qu'elle venoit lui offrir; et comme il ne lui répondoit rien, elle crut qu'il lui en coûtoit de prononcer positivement son consentement à ce qu'elle demandoit, et posant sur son bureau le papier sur lequel elle avoit signé la garantie de ses dettes, elle voulut se lever et partir: à ce double mouvement, M. de Valorbe sortit de son silence par une exclamation de fureur, et, saisissant Delphine par la main, il lui demanda, avec amertume, si elle le méprisoit assez pour croire qu'il recevroit jamais aucun service d'elle.
—Je suis banni de mon pays, s'écria-t-il, ruiné, déshonoré; des douleurs continuelles mettent mon sang dans la fermentation la plus violente. Je souffre tous ces maux à cause de vous, de l'amour insensé que j'ai pour vous, et vous vous flattez de les réparer avec votre fortune! et vous imaginez que je vous laisserai le plaisir de vous croire dégagée de la reconnoissance, de la pitié, de tous les sentimens que vous me devez! Non, il faut qu'il existe du moins un lien, un douloureux lien entre nous, vos remords. Je ne vous laisserai pas vous en délivrer, je troublerai de quelque manière votre heureuse vie.—Heureuse! s'écria Delphine; M. de Valorbe, songez dans quel lieu je vis, songez à ce que j'ai quitté, et répétez-moi, si vous le pouvez encore, que je suis heureuse!—La voix brisée de Delphine attendrit un moment M. de Valorbe, et se jetant à ses pieds, il lui dit:—Eh bien! ange de douceur et de beauté, s'il est vrai que tu souffres, s'il est vrai que les peines de la vie ont aussi pesé sur toi, pourquoi refuserois-tu d'unir ta destinée à la mienne? Ah! je voudrois exister encore, le temps n'est point épuisé pour moi, il me reste des forces, je pourrois honorer encore mon nom, il y a des momens où j'ai horreur de ma fin; Delphine, consentez à m'épouser, et vous me sauverez.—N'avez-vous pas lu, répondit madame d'Albémar, ma lettre à madame de Cerlebe?—Oui, je l'ai lue, s'écria M. de Valorbe en se relevant avec colère; vous faites bien de me la rappeler, c'est en punition de cette lettre que vous êtes ici, c'est pour l'expier que je vous ai fait tomber en ma puissance, vous n'en sortirez plus.
—Représentez-vous l'effroi de Delphine, à ces mots dont elle ne pouvoit encore comprendre le sens; elle s'élance précipitamment vers la porte; M. de Valorbe se saisit de la clef, la tourne deux fois, en mordant ses lèvres avec une expression de rage, et dans le même instant il va vers la fenêtre, l'ouvre, et jette cette clef dans le jardin qui environnoit la maison. Delphine poussa des cris perçans, et perdant la tête de douleur, elle appeloit à son secours de toutes les forces qui lui restoient.
—Vous essayez en vain, lui dit M. de Valorbe en s'approchant d'elle avec toutes les fureurs de la haine et de l'amour, vous essayez en vain de me faire passer pour un assassin; tout est prévu, personne ne vous répondra; il n'y a dans la maison qu'un homme fidèle, qui, me voyant souffrir chaque jour tous les maux de l'enfer à cause de vous, ne sera pas sensible à vos douleurs; il a été témoin des miennes! Vous souffrez à présent, je le vois, mais il ne me reste plus de pitié pour personne: pourquoi serois-je le plus infortuné des hommes? pourquoi Léonce, l'orgueilleux, le superbe Léonce, jouiroit-il de tous les biens de la vie, de votre coeur, de vos regrets? tandis que moi je suis seul, seul en présence de la mort, que je hais d'autant plus, que je me sens poussé vers elle. Delphine, je n'étois pas né méchant, je suis devenu féroce; savez-vous combien les hommes aigrissent la douleur? ils m'ont abandonné, trahi, pas un coeur ne s'est ouvert à moi; les livres m'avoient appris qu'au milieu des ingrats, des perfides, l'infortuné trouvoit du moins un ami obscur qui venoit au secours de son coeur; eh bien! cet unique ami, je ne l'ai pas même rencontré! tous se sont réunis pour me faire du mal; je rendrai ce mal à quelqu'un. Pauvre créature! dit-il alors en regardant Delphine avec pitié, c'est injuste de te persécuter, car tu es bonne; mais je t'aime avec idolâtrie, tu es là devant moi, toi qui es le bonheur, l'oubli de toutes les peines, la magie de la destinée; et la mort est ici, dit-il en montrant ses pistolets armés sur la table. Il faut donc que tu sois à moi, il le faut.
—M. de Valorbe, reprit Delphine avec plus de calme, et retrouvant dans le désespoir même le courage et la dignité; quand je vous estimois, j'ai refusé de m'unir à vous; quel espoir pouvez-vous former maintenant?—Vous me méprisez donc? s'écria-t-il avec un sourire amer; votre situation ne sera pas dans le monde bien différente de la mienne: vous n'avez pas réfléchi que votre réputation ne se relèvera pas de votre imprudente démarche; vous êtes ici seule, chez un jeune homme; vous y passez tout le jour; on vous attend à votre couvent, et vous n'y retournerez pas; tout le monde saura que nous sommes restés enfermés ensemble, que c'est vous qui êtes venue me chercher; en voilà plus qu'il n'en faut pour vous perdre dans l'opinion, si vous ne m'épousez pas: et si c'en est assez aux yeux de tous, que n'est-ce pas pour votre amant, pour Léonce, le plus irritable, le plus ombrageux, le plus susceptible des hommes!—A ces mots, Delphine se renversa sur sa chaise en s'écriant:—Malheureuse que je suis!—avec un accent si déchirant, que M. de Valorbe en frémit; et, pendant quelques instans, il assure qu'il eut horreur de lui-même; mais il s'étoit juré d'avance de résister à l'attendrissement qu'il pourroit éprouver; il mettoit de l'orgueil à lutter contre ses bons mouvemens.
Delphine tout à coup s'avança vers lui, et lui dit:—Si je suis ici, c'est pour en avoir cru mon désir de vous rendre service; je n'ai point réfléchi sur les dangers que je pouvois courir, il ne m'est pas venu dans la pensée qu'ils fussent possibles. Si vous me perdez, c'est l'amitié que j'avois pour vous que vous, punissez; si vous me perdez, c'est ma confiance en vous dont vous démontrez la folie: arrêtez-vous au moment d'être coupable! me voici devant vous, sans appui, sans défenseur; je n'ai d'espoir qu'en faisant naître la pitié dans votre coeur, et jamais je n'en eus moins les moyens: je me sens glacée de terreur, l'étonnement que j'éprouve surpasse mon indignation; je ne puis me persuader ce que j'entends, je ne puis imaginer que ce soit vous, bien vous qui me parlez; vous me découvrez des abîmes du coeur humain qui passoient ma croyance, et vous me consolez presque de la mort à laquelle vous me condamnez, en m'apprenant qu'il existoit sur la terre tant de dépravation et de barbarie!—Ah! s'écria M. de Valorbe, il fut un temps où je vous aurois tout sacrifié, même le bonheur auquel j'aspire! Mais vous ne savez pas quel sentiment intérieur me dévore; tout me dit que je dois me tuer, le ciel et les hommes me le demandent, et tout me dit aussi que si vous m'aimiez, je vivrois. Mon amour pour vous affoiblit mon âme; mais toute sa fureur lui revient, quand vous me repoussez dans le tombeau, vous qui seule pouvez m'en sauver. Dites-moi, pourquoi voulez-vous qu'à trente ans je cesse de vivre? Cette arme que vous voyez là, savez-vous qu'il est affreux de la placer sur son coeur pour en chasser votre image? le sang, le froid, les convulsions de l'agonie, toutes les horreurs de la nature désorganisée s'offrent à moi, et vous m'y condamnez sans pitié! Je le sais bien, je n'intéresse personne; Léonce, vous, qui sais-je encore? tout le monde désire que je n'existe plus, que je fasse place à tous les heureux que j'importune; mais pourquoi n'entraînerois-je personne dans ma ruine?