Ma chère amie, il est parti plus calme, je ne lui ai point fait partager mes cruelles inquiétudes; que signifie ce que vous m'écrivez? d'où vient votre profonde douleur? que vous est-il arrivé? je ne puis rien deviner, mais vos paroles mystérieuses me glacent d'effroi.
Dans quelque situation que vous soyez, vous avez besoin que je vous parle de Léonce. Je reviens aux derniers momens que j'ai passés avec lui. Je l'avois prévenu du jour où je pouvois recevoir votre lettre; le matin de ce jour, je savois que, depuis cinq heures, il s'étoit promené sur la route par laquelle le courrier devoit venir, sans pouvoir rester en repos une seconde; marchant à pas précipités, revenant après avoir avancé, tournant la tête à chaque pas, et dans un état d'agitation si remarquable, que plusieurs personnes s'étoient arrêtées dans le chemin, frappées de l'égarement et du trouble extraordinaire qu'exprimoit son visage; enfin, à dix heures du matin il entra chez moi, pâle et tremblant, et me dit, en se jetant sur une chaise près de la fenêtre, que le courrier étoit arrivé, et que je pouvois envoyer mon domestique chercher mes lettres. J'en donnai l'ordre, et je revins près de lui.
Il se passa près d'une heure dans l'attente; je parlai plusieurs fois à Léonce, il ne me répondit point; mais je vis qu'il tâchoit de prendre beaucoup sur lui, et qu'il rassembloit toutes ses forces pour ne point se livrer à son émotion. La violence qu'il se faisoit l'agitoit cruellement; je ne sais à quels signes j'apercevois ce qu'il éprouvoit au fond de son coeur, mais à la fin de cette heure, passée dans le silence, j'étois abîmée de douleur, comme après la scène la plus violente, dont l'intérêt et l'émotion auroient toujours été en croissant. Il distingua le premier le bruit de la porte de ma maison qui s'ouvrit, et me dit d'une voix à peine intelligible:—Voilà votre domestique qui revient.—Je me levai pour aller au-devant de lui; Léonce ne me suivoit pas, il cachoit sa tête dans ses mains; il m'a dit depuis, que, dans cet instant, il auroit souhaité qu'il n'y eût point de lettre; il désiroit l'incertitude autant qu'il l'avoit jusqu'alors redoutée.
Lorsque je reconnus votre écriture, je déchirai promptement l'enveloppe, pour que Léonce n'en vît pas le timbre; il croit que vous êtes en Suisse, mais il n'a pas la moindre idée du lieu même où vous demeurez. Je lus d'abord ce qui étoit pour Léonce, et, dans mon impatience de le lui porter, je ne vis point ce que vous m'écriviez; je rentrai, tenant à la main votre lettre, et je m'écriai:—Lisez, vous serez content.—Je serai content, s'écria-t-il: ah Dieu!—Et loin de saisir ce que je lui offrois, il répandoit des pleurs, et répétant toujours: Je serai content, avec une voix, avec un accent que je ne pourrai jamais oublier. Enfin, il prit votre lettre; et, après l'avoir lue plusieurs fois, il me regarda d'un air plein de douceur, me serra la main et sortit; il revint deux heures après, et m'annonça qu'il alloit retourner auprès de Matilde; il ne me demanda rien, ne me fit plus aucune question; seulement il me dit:—Soignez son bonheur, vous à qui le sort permet de vivre pour elle.—
Quand il fut parti, je me croyois soulagée; et c'est alors que j'ai lu les lignes pleines de trouble et de douleur que vous m'adressiez: je ne savois que devenir, je voulois vous rejoindre, le misérable état de ma santé m'en ôte la force. Se peut-il que vous m'ayez laissée dans un doute si cruel? ne recevrai-je aucune lettre de vous, avant que vous répondiez à celle-ci?
LETTRE XXV.
Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.
Zurich, ce 12 avril.
Madame d'Albémar, mademoiselle, n'est pas en état de vous écrire; elle me condamne à la douloureuse tâche de vous apprendre sa situation: elle est horrible, elle est sans espoir, et mon amitié n'a pas su prévenir un malheur, que la générosité de madame d'Albémar devoit peut-être me faire craindre. Elle m'a raconté la scène la plus funeste par ses irréparables suites, et le coupable M. de Valorbe, dans une lettre pleine de délire, de regrets et d'amour, m'a confirmé tout ce que Delphine m'avoit appris. Il m'est imposé de vous en instruire, mademoiselle; votre amie veut que vous connoissiez les motifs du parti désespéré qu'elle a pris: ah! qui me donnera le moyen d'en adoucir pour vous l'amertume!
M. de Valorbe avoit été mis en prison pour dettes à Zell, ville d'Allemagne, occupée maintenant par les Autrichiens; son valet de chambre de confiance informa madame d'Albémar de sa situation. Il n'est que trop certain que M. de Valorbe avoit commandé lui-même cette démarche, et que, connoissant la bonté de Delphine, et l'imprévoyante vivacité de ses mouvemens généreux, il avoit calculé le parti qu'il pouvoit tirer d'un imprudent témoignage d'inquiétude et de pitié.