J'essayois de la consoler; mais ce qui me causoit une inquiétude mortelle, c'étoit la décision qu'alloit prendre madame de Ternan. Elle entra dans ce moment, Delphine essaya de se lever, et retomba sur sa chaise; je souffrois de lui voir cet air coupable, quand jamais elle n'avoit eu plus de droits à l'estime et à la pitié. Madame de Ternan aimoit l'effet qu'elle produisoit; elle regardoit Delphine, non pas précisément avec dureté, mais comme une personne qui jouit d'une grande impression causée par sa présence, quel qu'en soit le motif.—Madame, dit-elle à Delphine, après ce qui s'est passé à Zell, après l'éclat de votre aventure, nos soeurs ont jugé que votre intention étoit sans doute d'épouser M. de Valorbe, et elles ont décidé que vous ne pouviez plus rester dans cette maison.—Ah! voilà le coup mortel! s'écria Delphine, et elle tomba sans connoissance sur le plancher.
Je la pris dans mes bras; madame de Ternan s'approcha d'elle, nous la secourûmes. Quand elle parut revenir à elle, madame de Ternan, qui étoit placée derrière son lit, lui adressa quelques mots assez doux; Delphine égarée s'écria:—C'est la voix de Léonce; est-ce qu'il me plaint, est-ce qu'il a pitié de moi? Cependant je suis chassée, chassée de la maison de sa tante; c'est bien plus que quand je sortis de ce concert d'où la haine des méchans me repoussoit; et cependant que n'ai-je pas souffert alors! n'ai-je pas craint de perdre son affection! et maintenant qu'on m'a surprise enfermée avec son rival, qu'un acte authentique l'atteste, que je suis perdue, déshonorée, que des religieuses me chassent; ah! Dieu, Dieu, je suis innocente! je le suis, Léonce, Léonce!—Et elle retomba dans mes bras de nouveau, sans mouvement.
—Laissez-moi seule avec elle, me dit madame de Ternan, j'entrevois un moyen de la sauver.—Si vous le pouvez, lui dis-je, c'est un ange que vous consolerez;—et je me hâtai de lui dire la vérité; elle l'entendit, et je crus même voir qu'elle y étoit préparée. Je ne compris pas alors comment elle n'avoit pas pris plus tôt la défense de Delphine; mais c'est une femme d'une telle personnalité, qu'on n'a l'espérance de la faire changer d'avis sur rien; car il faudroit lui découvrir dans son intérêt particulier quelques rapports qu'elle n'eût pas saisis, et elle s'en occupe tant que c'est presque impossible.
Je me retirai: deux heures après il me fut permis de revenir; je trouvai un changement extraordinaire dans Delphine; elle étoit plus calme, et non moins triste; elle n'avoit plus cette expression d'abattement qui lui donnoit l'air coupable; sa tête s'étoit relevée, mais sa douleur sembloit plus profonde encore; l'on auroit dit seulement qu'elle s'y étoit vouée pour toujours. Elle me pria avec douceur de revenir la voir dans huit jours, et seulement dans huit jours. Je la quittai avec un sentiment de tristesse, plus douloureux que celui même que j'avois éprouvé, lorsque son désespoir s'exprimoit avec violence.
Huit jours après, quand je la vis, elle venoit de recevoir une lettre de vous, qui lui annonçoit et l'arrivée de Léonce, et sa fureur, à la seule pensée qu'elle pouvoit avoir vu M. de Valorbe.—Lisez cette lettre, me dit Delphine; vous voyez que s'il apprenoit ce qui s'est passé à Zell, il ne me le pardonneroit pas; je le connois, il vengeroit mon offense sur M. de Valorbe; il exposeroit encore une fois sa vie pour moi; et quand même je pourrois un jour me justifier à ses yeux, ne sais-je pas ce qu'il souffriroit, en voyant celle qu'il aime flétrie dans l'opinion? Son caractère s'est manifesté malgré lui cent fois à cet égard, dans les momens où son amour pour moi le dominoit le plus; et quel éclat, grand Dieu! que celui qui me menaçoit il y a huit jours! quel homme, quel autre même que Léonce le supporteroit sans peine! Écoutez-moi, me dit-elle alors, sans m'interrompre, car vous serez tentée d'abord de me combattre, et vous finirez cependant par être de mon avis.
Madame de Ternan m'a dit qu'il n'existoit qu'un moyen de rester dans le couvent où je suis, c'étoit de m'y faire religieuse; à cette condition, les soeurs consentent à me garder; le crédit de madame de Ternan fera disparoître toutes les traces de l'événement de Zell En prononçant les voeux de religieuse, je m'assure d'un repos que rien ne pourra troubler, j'y ai consenti. Je prends l'habit de novice après demain; ne frémissez pas, jugez-moi: voulez-vous que je sorte de cette maison comme une femme perdue? que Léonce apprenne que c'est pour M. de Valorbe que je suis bannie de l'asile que madame de Ternan m'avoit donné? que je me trouve aux prises de nouveau avec l'opinion, avec le monde, avec tout ce que j'ai souffert? Le nom de M. de Valorbe une seconde fois répété avec le mien ne s'oubliera plus, et Léonce saura que ma réputation est détruite sans retour; je resterai libre, mais j'aurai perdu tout le prix de moi-même, et je finirai par m'enfermer dans la retraite, sans avoir, comme à présent, la douce certitude que je suis restée pure dans le souvenir de Léonce, et que ses regrets me sont encore consacrés.
Si madame de Ternan avoit voulu me rendre les mêmes services sans exiger de moi un grand sacrifice, je l'aurois préféré; car ni mon coeur, ni ma raison, ne m'appellent à l'état que je vais embrasser; mais elle n'avoit aucun motif pour s'intéresser à moi, si je ne cédois pas à sa volonté; elle pouvoit m'objecter toujours la résolution de ses compagnes. Je savois bien que cette résolution venoit d'elle, mais c'étoit une raison de plus pour croire qu'elle ne chercheroit pas à la faire changer; je n'avois que le choix du parti que j'ai pris, ou de trouver en sortant de cette maison tous les coeurs fermés pour moi, tous, ou du moins un seul, n'étoit-ce pas tout? Pouvois-je y survivre? Je n'ai pas su mourir, voilà tout ce que signifie la résolution, en apparence courageuse, que je viens d'adopter. Il ne me restoit pas d'alternative; vous-même, répondez, que m'auriez-vous conseillé?
—Je ne sus que pleurer; que pouvois-je lui dire? Elle avoit raison. L'infâme M. de Valorbe! quels mouvemens de haine je sentois contre lui! mon émotion étoit extrême, mais je me taisois.—Ne vous affligez pas trop pour moi, reprit Delphine avec bonté; car dans ses plus grandes peines, vous le savez, elle s'occupe encore des impressions des autres:—Qu'est-ce donc que je sacrifie? une liberté dont je ne puis faire aucun usage; un monde où je ne veux pas retourner, qui a blessé mon coeur, dont l'opinion pourroit altérer l'affection de Léonce pour moi; je m'en sépare avec joie. Ma belle-soeur viendra peut-être me rejoindre un jour, et je passerai ma vie avec vous deux, qui connoissez mes affections et ma conduite comme moi-même.
Je ne sais, ajouta-t-elle avec la plus vive émotion, si j'avois aimé un homme tout-à-fait indifférent aux opinions des autres hommes; bannie, chassée, humiliée, j'aurois pu l'aller trouver, et lui dire: voilà le même coeur, le même amour, la même innocence; eh bien! qu'y a-t-il de changé? Mais il vaut mieux mourir, que de se livrer à un sentiment de confiance ou d'abandon qui ne seroit pas entièrement partagé par ce qu'on aime. Ah! n'allez pas penser que Léonce ne soit pas l'être le plus parfait de la terre! le défaut qu'il peut avoir est inséparable de ses vertus: je ne conçois pas comment un homme qui n'auroit pas même ses torts pourroit jamais l'égaler; et n'est-ce pas moi d'ailleurs dont l'imprudente vie a fait souffrir son coeur?
J'ai cru long-temps que mes malheurs venoient d'un sort funeste; mais il n'y a point eu, non, il n'y a point eu de hasard dans ma vie. Je n'ai pas éprouvé une seule peine dont je ne doive m'accuser. Je ne sais ce qui me manque pour conduire ma destinée, mais il est clair que je ne le puis. Je cède à des mouvemens inconsidérés; mes qualités les meilleures m'entraînent beaucoup trop loin, ma raison arrive trop tard pour me retenir, et cependant assez tôt pour donner à mes regrets tout ce qu'ils peuvent avoir d'amer; je vous le dis, l'action de vivre m'agite trop, mon coeur est trop ému; c'est à moi, à moi surtout, que conviennent ces retraites où l'on réduit l'existence à de moindres mouvemens; si la faculté de penser reste encore, les objets extérieurs ne l'excitent plus, et, n'ayant à faire qu'à soi-même, on doit finir par égaler ses forces à sa douleur.