Il y a deux jours, avant que j'eusse donné à madame de Ternan une réponse décisive, mes promenades rêveuses me conduisirent jusqu'à la chute du Rhin, près de Schaffouse; je restai quelque temps à la contempler, je regardois ces flots qui tombent depuis tant de milliers d'années, sans interruption et sans repos. De tous les spectacles qui peuvent frapper l'imagination, il n'en est point qui réveille dans l'âme autant de pensées; il semble qu'on entende le bruit des générations qui se précipitent dans l'abîme éternel du temps; on croit voir l'image de la rapidité, de la continuité des siècles dans les grands mouvemens de cette nature, toujours agissante et toujours impassible, renouvelant tout, et ne préservant rien de la destruction.—Oh! m'écriai-je, d'où vient donc que j'attache à mon avenir tant d'intérêt et d'importance? Voilà l'histoire de la vie! notre destinée, la voilà! des vagues engloutissant des vagues, et des milliers d'êtres sensibles, souffrant, désirant, périssant, comme ces bulles d'eau qui jaillissent dans les airs et qui retombent. Il ne faut pas moins que le bouleversement des empires, pour attirer notre attention; et l'homme qui sembloit devoir se consumer de pitié, puisqu'il a seul la prévoyance et le souvenir de la douleur, l'homme ne détourne pas même la tête pour remarquer les souffrances de ses semblables! Qui donc entendra mes cris? est-ce la nature? comme elle suit son cours majestueusement! comme son mouvement et son repos sont indépendans de mes craintes et de mes espérances! Hélas! ne puis-je pas m'oublier comme elle m'oublie! ne puis-je pas, comme un de ces arbres, me laisser aller au vent du ciel, sans résister ni me plaindre!

Non, ma chère Henriette, continua madame d'Albémar, il ne faut pas lutter longtemps contre le malheur; je me soumets au sort que m'impose madame de Ternan. Croyez-moi, je fais bien, je consacre ma mémoire dans le coeur de celui pour qui j'ai vécu; je me survis, mais pour apprendre qu'il me regrette, et que rien ne pourra plus altérer ce sentiment. Les anciens croyoient que les âmes de ceux qui n'avoient pas reçu les honneurs de la sépulture, erroient long-temps sur les bords du fleuve de la mort; il me semble qu'une situation presque semblable m'est réservée. Je serai sur les confins de cette vie et de l'autre, et la rêverie me fera passer doucement les longues années qui ne seront remplies que par mes souvenirs.

Je voudrois pouvoir unir à ce grand sacrifice l'idée qu'il est agréable à Dieu, mais je ne puis me tromper moi-même à cet égard. Je n'ai jamais cru qu'un Dieu de bonté exigeât de nous ce qui ne pouvoit servir à notre bonheur ni à celui des autres. En brisant mes liens avec le monde, je ne sens au fond de mon coeur que l'amour qui m'y condamne, et l'amour qui m'en récompense; oui, c'est pour son estime, c'est pour ne point exposer sa vie, c'est pour sauver la réputation de celle qu'il a honorée de son choix, que je m'enferme ici pour jamais! Pardonne, ô mon Dieu! l'on exige de moi que je prononce ton nom; mais tu lis au fond de mon âme, et tu sais que je ne t'offre point une action dont tu n'es pas l'objet! je t'offre tout ce que je ferai jamais de bon, d'humain, de raisonnable; mais ce que le désespoir m'inspire, ce sont les passions du coeur qui l'ont obtenu de moi!

Je suis fière, cependant, reprit Delphine, d'immoler mon sort à Léonce; je traverserai le temps qui me reste comme un désert aride, qui conduit du bonheur que j'ai perdu, au bonheur que je retrouverai peut-être un jour dans le ciel. Je tâcherai d'exercer quelques vertus dans cet intervalle, quelques vertus qui me fassent pardonner mes fautes, et soutiennent en moi jusque dans la vieillesse l'élévation de l'âme. Voilà tous mes desseins, voilà toutes mes espérances! ne discutez rien, n'ébranlez rien en me parlant, ma chère Henriette; vous pourriez me faire beaucoup de mal, mais vous ne changeriez rien à mon sort: le déshonneur est sur le seuil de ce couvent: si j'en sors, il m'atteint; s'il m'atteint, Léonce me venge, son sentiment est altéré, je crains pour sa vie, et je perds son amour! Grand Dieu! qui oseroit me conseiller de quitter cette demeure, fût-elle mon tombeau? qui ne me retiendrait pas par pitié, si mes pas m'entraînoient hors de cette enceinte?

—En l'écoutant, mademoiselle, je ne conservois qu'un espoir, c'est l'année de noviciat qui nous reste. Ne peut-on pas obtenir pendant ce temps de madame de Ternan qu'elle conserve Delphine dans sa maison, et qu'elle étouffe par tous ses moyens l'éclat de son aventure, sans exiger d'elle de prendre le voile? Mais cet espoir, s'il existe encore, ne dépend point de Delphine, je ne devois donc pas risquer de lui en parler. Je l'embrassai en pleurant; elle me chargea de vous écrire, et nous nous quittâmes, sans que j'eusse tâché d'ébranler dans ce moment sa résolution.

Je vais laisser passer quelques jours, afin que Delphine ait le temps d'adoucir, par sa présence, les cruelles préventions de ses compagnes; et je retournerai chez madame de Ternan, pour essayer ce que je puis sur elle. Vous aussi, mademoiselle, écrivez à Delphine; servez-vous de votre ascendant pour la détourner de son projet, et consacrons nos efforts réunis à la sauver du malheur qui la menace.

LETTRE XXVI.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 18 avril.

Ma chère Delphine, je frémis de la lettre de madame de Cerlebe, que je viens de recevoir! Au nom du ciel! retirez le consentement que vous avez donné à madame de Ternan; je sens tout ce qu'il y a de cruel dans votre situation, mais rien ne doit vous décider à un engagement irrévocable; ni vos opinions ni votre caractère ne sont d'accord avec les obligations que vous voulez vous imposer; votre pitié généreuse vous a fait commettre une grande imprudence, mais il n'est point impossible de faire connoître le véritable motif de votre démarche.