Dans les premiers momens, j'étois parfaitement content de cette lettre, et je la portai, plein de joie, à Delphine; elle la lut d'abord vite, une seconde fois lentement; puis me la remettant, elle me dit:—Le parti qu'il prend lui coûte cruellement; examinez quelle est sa première pensée, le consentement que j'ai donné à ce parti; et plus loin, il espère que je serai heureuse! dit-il un seul mot de lui? et cette manière de vous charger de tous les détails, n'est-ce pas une preuve qu'ils lui sont tous pénibles? et bien d'autres nuances encore… Mais il vivra, l'impression est faite, il vivra. Mon ami, ajouta-t-elle, ne terminez rien, je veux seule conserver la décision de mon sort. J'obtiendrai de madame de Ternan, que ma douleur fatigue, et qui redoute le ressentiment de Léonce, la permission, d'aller prendre les eaux de Baden, près de Zurich; l'état de ma santé motive cette demande, elle ne me sera point refusée. Je serai seule avec Léonce, nous causerons librement ensemble, et, quoi qu'il arrive, je l'aurai fait du moins renoncer au projet funeste qui menaçoit sa vie.—
Voilà, mademoiselle, dans quelle situation se trouvent maintenant, les deux personnes du monde qui mériteroient le plus d'être heureuses. J'espère que pendant le séjour de madame d'Albémar à Baden, ses inquiétudes et les peines de Léonce se dissiperont entièrement; je leur ai donné tous les secours que l'amour peut recevoir de l'amitié; leur sort maintenant ne dépend plus que d'eux seuls. [C'est ici que commençoit l'ancien dénoûment de Delphine; je remplis les intentions de ma mère, en y substituant celui que l'on va lire, tel que je l'ai trouvé dans ses manuscrits. Mais comme l'ancien dénoûment contient des beautés que l'on peut admirer, indépendamment de leur liaison avec le reste du tableau, je l'ai placé, en variante, à la fin de ce volume. (Note de l'Éditeur.)]
La lettre de Léonce à M. de Lebensei donna, comme on le voit, beaucoup d'inquiétude à Delphine. Cependant, l'espoir de s'unir à Léonce lui causoit tant de bonheur, qu'elle écartoit sans s'en apercevoir tout ce qui pouvoit troubler une impression si douce; elle résolut cependant de ne prendre aucun parti avant deux mois, et de passer ce temps avec Léonce aux eaux de Baden; le mauvais état de sa santé, et la crainte qu'avoit madame de Ternan de rien refuser à Léonce, rendoient facile pour elle d'obtenir la permission de s'absenter pendant quelque temps; elle prit donc une maison de campagne assez solitaire, auprès de Baden, et c'est là qu'elle revit Léonce. En se retrouvant, ils éprouvèrent un sentiment de bonheur qui s'exprima par beaucoup de larmes. Je ne sais s'il existoit au fond du coeur de l'un et de l'autre des pensées pénibles, si la délicatesse de Delphine lui reprochoit de rompre ses voeux, et si Léonce pressentoit confusément ce qu'il éprouveroit, lorsque le monde sauroit la résolution de Delphine et la sienne, mais tous les deux évitoient de se parler sur leur avenir, et sembloient goûter le présent en repoussant la crainte, et même l'espérance. A Bellerive, Léonce souhaitoit avec fureur de posséder celle qu'il aimoit; dans la solitude, près de Baden, il ne se seroit pas permis un témoignage d'amour qui auroit pu faire croire à Delphine qu'il n'étoit pas déterminé à l'épouser. Ses manières avec elle étoient tendres et respectueuses; il tomboit souvent dans de profondes rêveries; en la regardant, ses yeux se remplissoient de pleurs. Quand Delphine lui adressoit quelques paroles sensibles, et souvent même aussi quand elle paroissoit calme et heureuse, Léonce éprouvoit une émotion qui sembloit autant appartenir à la mélancolie qu'à la joie. Ils lisoient ensemble, ils faisoient de la musique ensemble, ils éprouvoient chaque jour davantage que leur esprit et leur âme étoient parfaitement en harmonie; cependant, il y avoit un point par où leurs coeurs ne se touchaient pas, et, d'un commun accord, ils évitoient ce qui pouvoit le leur faire sentir.
Delphine étoit inépuisable dans la solitude; elle embellissoit de mille manières cette existence idéale, que l'imagination et l'amour peuvent rendre si animée et si douce; elle savoit trouver dans les poètes, dans les ouvrages dramatiques, ces morceaux qui appartiennent aux plus heureux momens de l'inspiration, et font éprouver à l'âme la délicieuse sensation de l'enthousiasme, le pur sentiment de l'élévation: ils sont en petit nombre, ces vers délicieux, ou ces pages sensibles, qui répondent parfaitement à nos impressions secrètes, et développent en nous une existence nouvelle: il suffit d'un mot froid ou déplacé, pour nous tirer tout à coup de cette extase du coeur qui fait oublier le reste du monde; mais, quand l'émotion est complète, quand rien n'en détourne, et que l'on peut admirer de toute la puissance de sa sensibilité, quel bonheur de faire partager cette impression à ce qu'on aime, de pleurer près de lui, de voir son attendrissement, de sentir sa main pressée par la sienne, d'être averti enfin, par les plus douces impressions, que le même sentiment remplit deux âmes à la fois, et que si les portes du ciel s'ouvroient dans cet instant, elles y entreroient ensemble!
Léonce et Delphine passoient de la poésie à la musique, mystérieuse puissance qui jette dans le vague nos pensées, et nous plonge quelquefois dans une rêverie toute céleste. Il semble que c'est aux sons de la musique qu'on voudroit passer de ce monde dans une meilleure vie; il semble qu'il y a des secrets de notre nature que notre esprit ne peut découvrir, et qui nous sont comme indiqués par l'exaltation qu'inspire la musique; et, s'il nous arrive souvent d'éprouver cette exaltation dans la solitude, quelles paroles pourront la peindre, quand elle est partagée par ce qu'on aime! Delphine, en jouant de la harpe, en écoutant Isore, qu'un maître habile accompagnoit, savoit Léonce près d'elle; elle se sentoit regardée par lui, environnée de son intérêt protecteur; elle éprouvoit ce repos délicieux qu'on ne peut goûter que quand le coeur est parfaitement satisfait. Sa santé étoit moins bonne qu'autrefois; mais cet état de foiblesse ajoutoit au charme de sa situation. Quand il lui venoit quelques inquiétudes sur les dispositions futures de Léonce, sur le bonheur qu'il goûteroit, lorsqu'il seroit uni avec elle, l'idée confuse que peut-être elle ne vivroit pas longtemps amortissoit ses inquiétudes; un nuage couvroit ses craintes, et laissoit à sa félicité présente toute sa vivacité. On s'étonnera peut-être que Delphine, dont l'esprit étoit si pénétrant, ne cherchât point à découvrir l'avenir avec certitude; mais qui n'a pas éprouvé cette sorte d'aveuglement, quand le bonheur présent avoit une grande force! Ne se fait-on pas quelquefois illusion jusqu'au moment du départ, sur la douleur même de la séparation? Tant que l'on voit l'objet qu'on aime, on n'a pas l'idée de l'absence, et l'imagination, ébranlée par le coeur, est tantôt follement inquiète, tantôt follement rassurée.
Léonce et Delphine se promenoient ensemble dans ce beau pays, où la nature est si poétique; ils en sentoient les merveilles avec délices; quelquefois ils s'arrêtoient pour considérer les accidens des nuages au milieu des montagnes; ils écoutoient le vent, ils regardoient tomber les torrens, et trouvoient je ne sais quel charme dans le frémissement qu'inspire une nature sombre, dans le besoin qu'elle donne de s'appuyer l'un sur l'autre, et d'animer le désert par nos sentimens et nos espérances. Quelquefois il échappoit à Léonce de dire: «Oh! que la nature seroit belle, si le souvenir des hommes ne nous y poursuivoit pas!» et il parloit avec amertume de la société. Delphine exprimoit des sentimens plus doux; elle se sentoit heureuse, son coeur étoit plein d'indulgence. «Qui peut, disoit-elle à Léonce, connoître et mesurer les diverses circonstances qui disposent de la conduite et des opinions des hommes; je pardonne beaucoup, par exemple, à ceux qui souffrent, de quelque manière que ce soit. On ne sait pas quel ravage le malheur produit dans le coeur; je ne suis sévère que pour la prospérité, et c'est bien rarement qu'on la rencontre. Il y a tant de souffrances cachées au fond de l'âme! Mon ami, il faut beaucoup plaindre; car la plupart des torts sont précédés par de grandes douleurs.—Oui, dit Léonce en soupirant; mais pourquoi?… Puis il s'arrêta, et voulut rassurer Delphine, comme s'il lui eût confié ce qui l'occupoit Elle le regarda avec étonnement; un sentiment de terreur s'empara d'elle; Léonce le vit et le dissipa; car il aimoit, car il étoit aimé, et rien ne résiste à cette magie. Delphine étoit véritablement fascinée par l'amour: après deux années de peines, elle avoit tellement besoin d'être heureuse, qu'elle rejetoit loin d'elle tous les doutes, comme cette mère qui répétoit sans cesse pendant la maladie de son enfant: Il ne mourra pas, non, il ne mourra pas, car Dieu sait que je ne pourrois pas le supporter.
Léonce reçut une lettre d'un de ses amis émigrés, qui le prioit d'aller le trouver à son passage à Lausanne. Delphine ne put voir Léonce s'éloigner, même pour peu de jours, sans éprouver une peine très-vive: peut-être craignoit-elle d'avoir du temps pour réfléchir, et pour approfondir ce qu'elle ne vouloit pas s'avouer; mais elle versa beaucoup de larmes avant de le quitter; et, descendant pour l'accompagner jusque sur le seuil de la porte, elle répéta: «O mon Dieu! protégez-nous, bénissez-nous!» Léonce s'arrêta, prêt à monter à cheval, et lui demanda avec inquiétude, quel sentiment lui inspiroit cette prière. «Aucun qui doive vous alarmer, lui dit-elle; mais quand le coeur est plein d'affection, ne faut-il pas prier Dieu pour ce qu'on aime? Nos plus vifs sentimens ont si peu de puissance, comment ne pas frémir en se séparant, si l'on n'en appelle pas au secours du ciel.»
Léonce écrivit à Delphine pendant son absence, qui se prolongea quelques jours; ses lettres étoient tendres, mais courtes; il donnoit toujours un prétexte pour les abréger; il étoit aisé de voir qu'il craignoit de développer ses sentimens. Les impressions qu'on éprouve se trahissent plus facilement encore peut-être dans les lettres que dans la conversation. La présence de la personne qu'on aime vous attendrit toujours, quand vous lui parlez; mais séparé d'elle, ce que vous écrivez appartient à vos sentimens les plus profonds et les plus habituels. Si vous aimez parfaitement, si vous êtes dans une situation simple, vous êtes inépuisable en expressions passionnées; mais, s'il faut expliquer des combats, modifier des sentimens, on a peur des mots dont on se sert, des paroles qui vont prendre un caractère de fixité, qui seront relues vingt fois, et dont l'impression profonde ne pourra peut-être plus s'effacer.
Delphine, en recevant les lettres de Léonce, éprouvoit d'abord une sensation très-pénible; mais, comme il se servoit cependant des mêmes termes de tendresse, elle se disoit que ses lettres prouvoient sa sécurité, et que l'amour, certain d'obtenir ce qu'il souhaite, ne pouvoit pas avoir le même langage que la passion agitée. Elle relisoit ces lettres; elle cherchoit, dans une expression contenue, les trésors de sentiment dont son coeur avoit besoin; elle retardoit enfin de tous ses efforts ce cruel moment où l'on commence à juger ce qu'on aime, à connoître avec précision le degré de sentiment que l'on inspire.
Léonce cependant n'étoit pas moins amoureux de Delphine; elle lui étoit aussi chère que jamais; mais il frémissoit à la pensée de l'effet que produiroit dans le monde son mariage avec une femme qui rompoit ses voeux, quittoit l'état de religieuse, et s'appuyoit de lois que l'opinion n'avoit point encore sanctionnées, pour faire une démarche si hasardée. Il n'avoit osé parler de son projet à aucun des amis qu'il avoit rencontrés à Lausanne; mais il avoit essayé, dans la conversation générale, de mettre en avant quelques thèses qui pussent les engager à montrer leur manière de voir, et tous ses essais avoient été les plus malheureux du monde. Ses amis quittoient la France par haine des principes qui auroient pu favoriser la rupture des voeux; et tout ce qu'ils disoient, trop d'accord avec les idées de Léonce, lui faisoit souffrir mille morts. Il revint à Baden, plus décidé que jamais à se séparer entièrement du monde; il se flattoit encore que, s'il ne rencontroit personne qui lui parlât de sa situation, il parviendroit à oublier ce que les autres en pourroient penser. Mais tous ces combats qui se passoient en lui-même, remplissoient son coeur de tristesse, et il revit Delphine sans que cette tristesse fût dissipée. Elle n'osa pas l'interroger sur le sentiment qui l'occupoit; et, gardant Isore auprès d'elle, elle évita de rester seule avec lui.