Isore vouloit fêter le retour de Léonce; elle avoit préparé pour le lendemain, avec quelques-unes de ses petites compagnes, dans un bosquet du jardin, des fleurs, de la danse et de la musique. Delphine ne s'opposa point au désir d'Isore, et conduisit vers le soir Léonce près des lieux que sa petite amie avoit entourés de guirlandes. Léonce éprouva d'abord un sentiment d'inquiétude sur cette fête; il craignoit ce qu'Isore pouvoit dire; il craignoit sa propre émotion; enfin, il avoit au fond du coeur un malaise qu'il parvenoit à cacher, lorsque rien d'inattendu ne le surprenoit, mais qui lui faisoit craindre vivement tout ce qui pouvoit troubler son âme. Cependant, la grâce charmante d'Isore, sa gaîté, la simplicité de ses chants, qui n'exprimoient que la reconnoissance, le calme et le bonheur, tout ce qu'il y avoit de champêtre et de paisible dans sa petite fête éloigna par degrés de la mémoire de Léonce, les souvenirs importuns de la société, et il se livra sans arrière-pensée aux douces émotions qu'il éprouvoit. Au milieu de cette fête, et dans le moment où il regardoit son amie avec le plus d'amour et d'espoir, deux instrumens à vent, d'une justesse et d'une beauté parfaites, se firent entendre à quelque distance, et les petites filles elles-mêmes suspendirent leur danse, pour écouter ces sons si doux et si mélancoliques. «Pourquoi, dit Léonce à Delphine, mêler aux joies de l'enfance des impressions d'une nature si sérieuse?» Delphine ne répondit rien, et les instrumens continuèrent à jouer la complainte de Marie Stuart, air écossais de la plus touchante et de la plus noble simplicité. Léonce, profondément ému, répéta encore avec un accent douloureux: «Delphine, pourquoi des larmes au milieu du bonheur? Vous me faites mal, bien mal!—Léonce, lui dit-elle alors, j'ai voulu attacher mon souvenir à cet air; dans quelque lieu du monde que vous l'entendiez, je veux qu'il vous rappelle Delphine.—Grand Dieu! reprit-il avec force, est-ce que vous vous imaginez que nous serons jamais séparés? que voulez-vous dire? expliquez-vous.» et il l'entraîna loin du jardin et de la fête.

Ils se trouvèrent ensemble dans le bois qui environnoit leur maison, près d'une salle de verdure, où les habitans de Baden avoient coutume de se réunir. Delphine gardoit le silence, et les vives prières de Léonce ne pouvoient pas obtenir d'elle une seule réponse; elle marchoit appuyée sur lui; elle vouloit parler, mais elle frémissoit de tout ce qui pouvoit naître du premier mot, et prolongeoit le vague du silence aussi long-temps qu'elle pouvoit. Tout à coup ils entendirent dans le lointain une marche vive et animée; et, s'approchant pour l'écouter, ils virent passer des jeunes filles qui ramenoient de l'église une charmante personne, qui venoit de se marier avec l'homme qu'elle aimoit; Léonce et Delphine les avoient entendu nommer; ils les avoient vus passer une fois, et les reconnurent à l'instant. Une émotion inexplicable s'empara de tous les deux au même moment; ils s'approchèrent de la salle de danse où se rendoit la joyeuse troupe, et ils contemplèrent long-temps le jeune homme et la jeune femme, qui étoient l'image du plus parfait bonheur: la physionomie de l'homme exprimoit cet intérêt calme et tendre, qui devoit servir de guide et d'appui à sa douce compagne; sa femme le regardoit avec confiance, comme le généreux souverain de son coeur et de sa vie; ils s'avançoient ensemble, comme Adam et Ève dans le paradis, la main dans la main, hand in hand, et goûtoient tous les plaisirs de la vie; exaltés par l'amour, ils dansoient avec une légèreté, avec une gaîté remarquable; les airs vifs des allemandes-suisses étoient encore animés par un tambour qui marquoit la mesure avec force; ils regardoient les compagnons de leur enfance, ils s'entremêloient à leurs danses, pour se montrer reconnoissans de la bienveillance qu'on leur témoignoit; mais on voyoit bien qu'ils existaient seuls l'un pour l'autre dans l'univers. Ils se cherchoient, ils ne se perdoient pas de vue, et quand ils se retrouvoient, il sembloit que la terre bondissoit sous leurs pieds, et qu'ils étaient portés dans l'air sur les ailes d'un bonheur céleste. Quel spectacle pour Delphine! Il y avoit bien long-temps qu'elle n'avoit vu de fête, et depuis un an surtout, elle n'avoit vécu que dans la retraite et la douleur; elle se sentit comme étourdie par tant de sensations diverses; et, s'appuyant contre un arbre, ses regards étoient attachés sur cette femme couronnée de fleurs, entourée des bras de son ami, et s'enivrant de la plus délicieuse coupe de la vie, de l'amour dans le mariage.

Léonce étoit près de Delphine; et quoiqu'il ne parlât point, Delphine sentoit qu'il partageoit toutes ses impressions. Il avoit des regards si éloquens, une expression si touchante! «Léonce, lui dit-elle en lui montrant l'heureux couple, ils sont heureux, et moi, jamais! jamais!—Il faut que je vous parle, s'écria Léonce, il le faut; écoutez-moi ce soir, je le veux.—Moi, répondit-elle, je le veux aussi;» et ils s'éloignèrent en silence. Il étoit tard quand ils revinrent chez eux; tout dormoit dans la maison; Léonce, en se voyant seul avec Delphine, se jeta à ses pieds, et lui avoua toutes les pensées qui l'avoient troublé. Elle voulut à l'instant lui rendre sa parole, retourner dans son couvent; mais il lui exprima son amour avec tant de vérité, mais il chercha tellement à la convaincre que, dans la solitude, avec elle, il seroit parfaitement heureux, qu'elle consentit doucement à l'entendre développer ses projets. Il étoit parti de France avec un passe-port; il pouvoit y retourner sans danger; il lui proposa de la mener à sa terre de Mondoville, de l'épouser à son arrivée, et de s'y fixer pour toujours. Quand elle s'inquiétoit des sacrifices qu'il lui faisoit, en quittant ainsi le monde, il lui représentoit qu'au milieu des événemens cruels qui déchiroient son pays, il n'y avoit ni honneur, ni sûreté que dans la solitude. Delphine revenoit souvent à la crainte qui l'agitoit le plus; elle demandoit à Léonce si, dans le fond de son coeur, il ne l'estimoit pas moins, pour le sacrifice même qu'elle étoit disposée à lui faire. «Je sais, lui dit-elle, que l'amour, et l'amour seul, pouvoit vaincre la répugnance que j'éprouve à sortir de ma retraite; je ne m'explique pas précisément la nature du devoir qui pouvoit m'y retenir; mais je sens cependant que, de quelque manière que les voeux m'aient été arrachés, il eût été plus délicat de m'y soumettre; je le sens, et mon irrésistible passion pour toi m'entraîne; le reste du monde ne recevra pas cette excuse; mais si tu l'acceptes, Léonce, c'en est assez. Ah, Dieu! si ton coeur se blâsoit sur l'excès même de mon affection, si ton imagination, qui ne peut rien souhaiter au-delà de ce que j'éprouve, se lassoit de notre bonheur, alors, tu réfléchirois sur ma faute.»

Léonce interrompit Delphine par les protestations les plus vives et les plus sincères. Dans ce moment, le jour commençoit à paroître; leur entretien avoit duré toute la nuit sans qu'ils s'en fussent doutés. Les premiers rayons du soleil levant leur causèrent à tous deux une grande émotion; ils se sentirent un témoin, et, s'avançant vers la fenêtre, ils se dirent qu'ils s'aimoient en présence du ciel. L'aspect de l'horizon étoit singulièrement majestueux; la nature se réveilloit, les êtres vivans dormoient encore; Léonce et Delphine célébroient seuls la toute-puissance du Créateur. Léonce, qui jusqu'alors s'étoit peu occupé d'idées religieuses, parut les saisir avec ardeur; il vouloit échapper aux hommes; il cherchoit un asile au fond de sa conscience: car dans le sein de l'homme vertueux, dit Sénèque, Je ne sais quel Dieu, mais il habite un Dieu. Tous les sentimens désintéressés, toutes les idées élevées, toutes les affections profondes, ont un caractère religieux; chacun entend à sa manière cette révélation de l'âme; mais il n'existe aucune émotion tendre et généreuse qui ne nous fasse désirer un autre monde, une autre vie, une région plus pure, où la vertu retrouve sa patrie. Léonce mit un genou en terre devant Delphine; Delphine se pencha sur lui, et ses cheveux couvrirent presque en entier la belle tête de son amant. Il se releva en la pressant sur son coeur; et, passant à son doigt un anneau, gage de sa foi, il lui promit devant Dieu de la prendre pour son épouse. «Être tout-puissant, s'écria Delphine en élevant ses mains vers le ciel, je n'aurai jamais ni plus de bonheur ni plus d'amour: fermez mes yeux pour toujours; en ce moment, j'ai touché les bornes de l'existence! pourquoi redescendre vers l'incertain avenir!—Quel souhait! s'écria Léonce; arrête! arrête!» et il trembloit, comme si les paroles de Delphine avoient pu attirer la mort sur sa tête. Pourquoi trembloit-il? pourquoi crioit-il, arrête? Quand la pauvre Delphine formoit ce voeu, peut-être étoit-il inspiré par son bon génie.

Le lendemain, Léonce et Delphine partirent pour Mondoville, et ce voyage fut encore très-heureux. Il n'y a rien de si doux que de voyager avec ce qu'on aime! Le sentiment d'isolement que fait éprouver cette situation, ce sentiment pénible, quand on est seul, est précisément ce qui rend les jouissances de l'affection plus délicieuses. Vous ne connoissez personne, personne ne vous connoît; vous traversez des pays nouveaux, votre curiosité est agréablement satisfaite, mais rien ne vous distrait de l'idée profonde qui remplit votre coeur; vous aimez à sentir à chaque instant la différence de cet univers étranger qui passe devant vos yeux, avec cet être si cher, si intime, que vous avez près de vous, et qu'aucune affaire, aucune relation de société ne vous enlèvera, même pour un moment.

La santé de Delphine étoit restée très-foible, depuis les peines qu'elle avoit éprouvées à l'abbaye du Paradis; les soins de Léonce pour elle étoient inépuisables; elle étoit placée dans sa voiture entre Isore et lui, et l'enfance et l'amour rivalisoient auprès d'elle de tendresse. Léonce étoit l'ange tutélaire de son amie, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances. Cette protection habituelle, le commencement de la vie domestique, plongeoit Delphine dans la rêverie enchanteresse du bonheur; à chaque poste elle s'étonnoit que le chemin fût si court; elle perdoit du temps sous mille prétextes; elle ralentissoit le voyage, elle craignoit d'arriver, soit qu'un pressentiment l'avertît qu'elle devoit craindre le séjour de Mondoville, soit que dans un état heureux, le moindre changement fasse peur. Tout conspire en nous-mêmes comme au dehors de nous, contre ces impressions si délicates et si vives, qui satisfont à la fois l'imagination et le coeur, et le plus simple hasard suffit pour les détruire.

Léonce fut reçu avec beaucoup d'affection et de respect, dans la terre qu'avoient habitée long-temps son père et sa mère. Mondoville étoit près de la Vendée, où se rassembloient les royalistes, et l'ancienne considération que l'on avoit pour les seigneurs de terres s'y étoit conservée; on y détestoit assez généralement tout ce qui tenoit à la révolution, et les opinions nouvelles n'y avoient point encore pénétré. Delphine s'enferma chez elle avec Isore, pendant que Léonce vit les personnes auxquelles il avoit affaire. Léonce, en arrivant, donna quelques jours à la vive douleur que lui causa la nouvelle de la mort de son respectable ami, M. Barton: il vouloit le consulter, se confier à lui: il n'étoit plus. A peine eut-il passé quelque temps à Mondoville, que le bruit s'y répandit sourdement qu'il avoit amené avec lui une religieuse, et qu'il comptoit l'épouser; il ne sut point précisément quel effet produisit ce bruit; personne ne l'en avertit, mais il vit une sorte de contrainte dans la manière de quelques vieux serviteurs de ses parens, et, comme il craignoit d'en découvrir la cause, il n'interrogea personne; mais chaque jour il devenoit plus sombre, et, sous des prétextes divers, il éloignoit souvent les occasions de s'entretenir avec Delphine. Delphine s'en aperçut promptement. La crainte d'être moins aimée l'emportant sur tout, l'empêchoit de réfléchir sur ce que sa situation avoit d'horrible; mais néanmoins un sentiment d'humiliation aiguisoit quelquefois son désespoir; sa dépendance, son isolement, le sacrifice de sa réputation, de son existence, toutes ces preuves de dévouement qu'il lui avoit été si doux de donner, lui causoient quelquefois, non des regrets, mais une crainte délicate et naturelle: elle sentoit que Léonce se croiroit obligé à l'épouser, et cette idée lui étoit affreuse. Enfin, un matin, l'altération de Delphine, dont la santé dépérissoit chaque jour, frappa tellement Léonce, qu'il fut tout à coup saisi par un sentiment de terreur et de remords; et, après lui avoir prodigué les expressions d'amour les plus tendres, il sortit de chez elle, résolu d'aller à l'instant chez le maire, pour déclarer l'intention où il étoit de se marier, et de choisir le jour où il conduiroit Delphine à l'autel.

Au moment où il arriva, l'on recevoit la nouvelle des massacres qui avoient eu lieu le deux septembre à Paris, et toutes les femmes s'étoient précipitées dans la salle de l'hôtel de ville, pour en apprendre les détails. Plusieurs d'entre elles connoissoient quelques-uns de ceux qui avoient péri, et tous les esprits étoient très-agités par cette horrible nouvelle. Léonce étoit tellement troublé de ce qu'il alloit faire, qu'il ne s'informa point du sujet de la rumeur générale; et, s'avançant rapidement vers le maire, il lui annonça, avec une voix d'autant plus haute et d'autant plus ferme, qu'il vouloit cacher son agitation intérieure, la résolution où il étoit d'épouser madame d'Albémar. Le maire, qui avoit été autrefois attaché à la famille de Mondoville, baissa les yeux, soupira, et écrivit en silence le nom de Léonce, et celui de madame d'Albémar. A l'instant un murmure retentit dans toute la salle, et Léonce entendit plusieurs voix qui disoient: Quoi, notre jeune seigneur va épouser une religieuse qui fuit de son couvent! quoi, il déshonore ainsi son nom! ah! que diraient ses parens, s'ils vivaient encore! Aucun homme sur la terre ne pouvoit éprouver une douleur égale à celle que ces paroles causèrent à Léonce; cependant, il fit effort sur lui pour marcher à travers la foule avec sa contenance accoutumée; on se tut en le voyant passer; mais il aperçut sur tous les visages cette désapprobation muette, tourment de ceux qui ont besoin de l'estime des autres. En sortant, il trouva rangés devant la porte de l'hôtel de ville quelques soldats qui avoient autrefois servi dans son régiment; ils lui présentèrent les armes; mais l'instant d'après, par un mouvement tout-à-fait irréfléchi, ils baissèrent tristement leurs fusils devant lui, comme ils ont coutume de le faire devant des funérailles illustres. Léonce, frappé de cette action, leur dit: «Vous avez raison, mes amis; ce n'est plus moi, c'est à peine mon ombre: je vous remercie de me pleurer.» et il s'éloigna rapidement.

Passant devant l'église, il vit ouverte la porte qui conduisoit à la chapelle où tous ses ancêtres avoient été ensevelis; il recula d'abord en l'apercevant; puis, triomphant de sa première impression, il entra dans la chapelle, pour épuiser toutes les douleurs dans un même jour. La première pierre qu'il aperçut étoit celle qui couvroit la tombe de son respectable ami Barton: il en fut à peine ému. «Je suis bien aise, dit-il tout haut, que tu ne sois pas témoin de cela;» et il se reposa quelques momens sur cette pierre. Il vit dans le fond de la chapelle un tombeau plus remarquable que tous les autres, et qui n'y étoit point encore lorsqu'il avoit quitté Mondoville; il frémit à cet aspect, sans pouvoir comprendre lui-même d'où venoit son effroi. Dans ce moment, un vieil officier, qui avoit servi sous son père, entra dans l'église, le reconnut, et se jeta à ses pieds. «Que faites-vous, s'écria Léonce; que faites-vous?—Je suis arrivé hier, lui dit-il, de la campagne où je vis, pour vous voir, pour embrasser encore une fois avant de mourir le fils de mon général; j'ai appris, faut-il le croire! que vous, noble jeune homme, que vous, héritier d'un sang illustre, vous alliez faire une action déshonorante; je ne sais pas ce qu'on peut dire pour excuser votre résolution, mais je sais que vous n'oserez plus regarder sans rougir les anciens amis de vos parens, et je viens vous supplier, pendant qu'il en est temps encore, d'abjurer cette erreur d'un jour, que démentent votre caractère et votre vie.—Laissez-moi, s'écria Léonce, laissez-moi; vous ne savez pas!…—Oserez-vous me refuser, dit le vieillard en se relevant, si j'embrasse ce tombeau en suppliant?» et il alla s'appuyer, les mains jointes, sur le marbre noir qui étoit placé au fond de la chapelle. «Quel est ce tombeau, s'écria Léonce; quel est-il?—C'est celui de votre mère, répondit le vieil officier; elle m'a ordonné d'apporter ici son coeur. Je suis venu du fond de l'Espagne avec ces précieux restes, elle m'a commandé de les déposer dans cette chapelle, pour reposer près de vous, quand le temps vous auroit frappé à votre tour; mais si votre conduite flétrit la gloire de votre famille, au nom de votre mère, si noble, si fière, si délicate sur l'honneur, je vous défends de placer votre tombe auprès de la sienne; je bannis votre cendre loin des cendres de vos aïeux!» Pendant qu'il parloit, Léonce fit quelques pas en chancelant, pour arriver jusqu'au tombeau de sa mère; mais l'excès de son émotion surpassant enfin ses forces, il tomba comme mort sur le pavé de l'église; on le transporta chez lui, et la malheureuse Delphine le vit arriver dans cet état. Comme elle se jetoit sur lui pour l'embrasser et mourir avec lui, l'impitoyable vieillard qui l'avoit suivi, lui dit: «Madame, c'est vous qui plongez M. de Mondoville dans le désespoir; c'est le combat de l'amour et de l'honneur, c'est l'effroi que lui cause la honte à laquelle vous le condamnez en vous épousant, qui causera sa mort; de grâce, éloignez-vous, ne sentez-vous pas que vous le devez à vous-même?» Il n'en falloit pas tant pour anéantir Delphine; et, malgré son inquiétude mortelle pour Léonce, elle tomba sur une chaise, derrière le lit où on l'avoit posé, et ne prononça pas un seul mot. Léonce, en revenant à lui, ne la vit pas; il aperçut l'officier, dont les paroles avoient produit sur lui une impression si terrible qu'il étoit encore dans le délire. «Malheureux, s'écria-t-il, vous voulez que je lui plonge un poignard dans le sein! que je l'abandonne, quand elle a tout sacrifié pour moi, quand elle sera seule dans cet univers, quand elle mourra! et moi, qu'est-ce que je veux? le déshonneur, la honte? Opinion! exécrable fantôme! me poursuivras-tu jusque dans la retraite, jusqu'auprès de cet ange qui m'aime? Non, ce n'est pas l'ombre de ma mère, homme cruel, que vous avez fait parler; non, ce n'est pas elle, c'est l'opinion; c'est son inflexible puissance que vous avez armée contre moi. Si les morts pensent encore à nous, c'est avec des sentimens plus doux, plus purs, plus dégagés des misérables préjugés des hommes; mais, moi, comment ferai-je pour supporter la honte, ces soldats, ces femmes, ces tombeaux? Tuez-moi, s'écria-t-il en regardant le vieillard qui se taisoit; tuez-moi,» et il s'élança pour saisir son épée. Dans ce moment, un cri de Delphine la fit reconnoître; il comprit qu'elle avoit tout entendu; il voulut s'approcher d'elle, la prendre dans ses bras; un froid mortel l'avoit déjà saisie, elle ne pouvoit plus ni parler ni faire un mouvement; elle n'étoit pas tombée sans connoissance, mais son état étoit plus effrayant. Encore immobile, le regard fixe, on auroit dit qu'elle se relevoit du cercueil, sans avoir repris la vie. Léonce la porta dans sa chambre, et renvoya avec fureur, loin du château, tous ceux dont la vue pouvoit retracer à Delphine ce qui venoit de se passer. Pendant dix jours et dix nuits, il ne la quitta pas un instant; mais tous ses soins furent inutiles, le poignard étoit entré dans le coeur, et de ses coups jamais on ne revient. Delphine cependant recouvra la parole, et quand, examinant son état, elle se crut certaine que sa maladie étoit mortelle, elle fut plus calme.

Lorsque Léonce vit combien l'état de Delphine étoit dangereux, il tomba dans le plus sombre désespoir, et, se reprochant avec amertume d'être la cause de sa mort, irrité contre son propre caractère, il conçut pour lui-même un sentiment de haine qui suffit à lui seul pour rendre la vie odieuse, et il résolut fermement de ne pas survivre à son amie. Elle s'aperçut de ce dessein; des paroles échappées à Léonce l'en informèrent, et surtout une résignation triste et sombre qui n'étoit pas dans le caractère de son ami. Quand le médecin vouloit lui donner quelque espérance sur l'état de Delphine, il la repoussoit, et disoit presque froidement devant elle, qu'il étoit certain qu'elle ne pouvoit être sauvée. «Mais, généreuse Delphine, ajoutoit-il, ton coeur a tant de bonté, que tu consentiras sans peine à ce départ de la vie, avec le coupable ami qui t'a percé le coeur.» Quelquefois cependant il perdoit entièrement cette sorte de calme qui lui coûtoit tant d'efforts; et considérant son amie, que la douleur avoit déjà si fort changée, il se jetoit par terre, avec des convulsions de désespoir. «C'est moi, s'écrioit-il, c'est moi qui prive le monde de cette douce et noble créature; c'est moi qui ai empoisonné sa jeunesse; c'est moi qui la traîne dans le tombeau! qu'importe que je l'y suive, moi, si violent, si amer, si irritable; c'est du repos pour moi que la mort: mais elle, qui n'a jamais éprouvé que des sentimens d'affection et de bonté, pourquoi faut-il qu'elle meure désespérée? Innocent objet, s'écria-t-il en se jetant au pied de son lit, tu me regardes encore avec une expression si touchante, tu sembles me demander de vivre; hélas! je ne puis te sauver; je t'ai déchiré le coeur, mais je n'ai pas la puissance de te soulager; tu sais bien que le mal est irréparable! Insensé que j'étois! j'ai foulé sous mes pas ta destinée, et je voudrois te relever maintenant, pauvre fleur que j'ai flétrie; mais tu retombes, et l'inflexible nature me punit. Ah! Delphine, si la mort ne dépendoit pas de nous, si je ne pouvois pas te suivre, quel supplice, quel tourment égaleroit ce qui se passe dans mon sein! Mais, Delphine, entends-moi; je ne te quitte pas, je suis là, près de toi; je t'accompagne dans la mort, dans ses mystères; ton ami sera près de toi, Delphine! Delphine!» Il l'appeloit; son amie vouloit répondre, mais sa foiblesse ne lui permettant pas de parler long-temps, elle lui dit qu'elle désiroit d'être seule; et quand il l'eut laissée aux soins de ses femmes et d'Isore, elle essaya de lui écrire, et lui fit dire plusieurs fois, lorsqu'il vouloit rentrer chez elle, qu'elle lui demandoit encore quelques instans, pour achever de lui faire connoître ses derniers sentimens et ses dernières volontés. Voici ce qui fut remis, de sa part, à M. de Mondoville.