Un homme susceptible, ombrageux, et cependant doué d'une âme forte et courageuse, un homme dont le caractère vous présente à la fois un appui contre les autres, et un danger pour votre propre bonheur, s'empare vivement de l'imagination des femmes. Les hommes aiment à éprouver pour les femmes la douce émotion qu'inspire la foiblesse et la douceur; les femmes veulent admirer et presque redouter cet être protecteur qui doit soutenir leurs pas tremblans. La chevalerie nous a représenté les hommes aux pieds des femmes, obéissant à leurs ordres, se prosternant devant elles; ce sont des formes brillantes dont il faut conserver toute la grâce; mais il est peut-être vrai qu'il n'y a point de passion dans le coeur des femmes, si elles n'éprouvent pas pour l'objet de leur amour une admiration, un respect qui n'est pas exempt de crainte, et des sentimens de déférence qui vont presque jusqu'à la soumission. Or, il me semble que les défauts mêmes de Léonce sont de nature à produire ce genre d'impression. Malheureusement les causes qui inspirent l'amour ne sont en aucune manière des garanties de bonheur: il y a dans ce sentiment des illusions toutes magiques, des peines qui redoublent l'affection, des torts qui n'éclairent point sur les défauts de ce qu'on aime. Tant que la surprise n'a point cessé, tant que le charme n'a point disparu, tant que l'objet de ce sentiment est resté pour vous un être surnaturel, l'âme agitée n'est point capable de juger ce qui lui conviendroit à la longue, ce qui pourroit lui donner une destinée, un repos tranquille et durable. Je ne dis point qu'un sentiment si tumultueux rende heureux ceux qui l'éprouvent, mais je crois que quand il existe véritablement, tels sont ses caractères, et qu'un homme semblable à Léonce est singulièrement fait pour inspirer cette passion, et pour rendre malheureuse celle qui s'y livre.
Les femmes règnent en souveraines dans les commencemens de l'amour, et l'on ne peut pas exagérer, même dans les romans, tout ce que la passion inspire à l'homme qui craint de n'être pas aimé; mais quand la tendresse d'une femme est obtenue, si le lien sacré du mariage ne donne pas aux sentimens un nouveau caractère, ne fait pas succéder à la passion toutes les affections profondes et douces qui naissent de l'intimité, il est certain que le coeur qui se refroidit le premier, c'est celui des hommes; il ne leur est pas donné, comme à nous, d avoir avant tout besoin d'être aimé: leur sort est trop indépendant, leur existence trop forte, leur avenir trop certain, pour qu'ils éprouvent cette terreur secrète de l'isolement, qui poursuit sans cesse les femmes dont la destinée est la plus brillante.
L'amour de Delphine est plus parfait que celui de Léonce; cela doit être, puisqu'elle aime et qu'elle est femme. Il n'est pas vrai que les hommes soient trompeurs et perfides, comme le disent les vieilles romances; mais il est vrai que si Delphine avoit refusé de rompre ses voeux, Léonce l'en auroit plus aimée. Le changement qui s'opère clans le coeur de son amant, au moment où elle est prête à lui faire un si grand sacrifice, est, ce me semble, le plus triste, mais le plus moral des exemples. La mystérieuse alliance des biens et des maux de la vie est ainsi conçue: il ne suffit pas d'être sensible, bonne, généreuse; il faut savoir triompher des affections les plus tendres; il faut pouvoir exister par soi-même. La Providence, sans doute, a voulu que nous fussions capables d'efforts. Les meilleurs mouvemens de l'âme, quand on s'y livre entièrement, sont la source de beaucoup de peines. La raison de cette triste vérité ne nous est pas connue; mais on doit en conclure, cependant, qu'il existe un mérite supérieur à la bonté même: c'est la force guidée par la vertu. L'empire sur son propre coeur est plus saint, plus religieux que les qualités naturelles les plus aimables. Les pauvres humains n'ont pas mérité sur cette terre le bonheur qu'ils auroient goûté, s'il eût suffi de s'abandonner à une âme douce et tendre, pour recueillir tous les plaisirs du sentiment et toutes les jouissances de la morale.
Il étoit utile, je le crois, de fixer la réflexion sur une combinaison nouvelle, sur l'effet que produiroit au milieu du monde une personne comme Delphine, civilisée par ses agrémens, mais presque sauvage par ses qualités. Rien de si facile, rien de si commun que de montrer les malheurs attachés à la dépravation du coeur; mais c'est une morale d'un ordre plus relevé que celle qui s'adresse aux âmes honnêtes elles-mêmes, pour leur apprendre le secret de leurs peines et de leurs fautes. Il y a une misanthropie pleine d'humeur, qui n'est que le résultat des revers de l'amour-propre; mais comme les hommes ne sont jamais ni aussi méchans qu'on le dit, ni aussi bons qu'on l'espère, il faut tâcher de connoître d'avance la route qu'ils prendront pour nuire de quelque manière à tout ce qui s'écarte de la ligne commune, et s'accuser soi-même autant que les autres, non à cause des qualités distinguées qui attirent l'envie, mais à cause des torts qui lui donnent les moyens de vous attaquer. Enfin, je le crois, il existe dans le monde une classe de personnes qui souffrent et jouissent uniquement par les affections du coeur, et dont l'existence tout intérieure est à peine comprise par le commun des hommes; je crois que Delphine doit être utile à ces sortes de personnes, surtout si elles joignent à de la sensibilité l'imagination active et douloureuse qui multiplie les regrets sur le passé et les craintes pour l'avenir. On ne sait pas assez quelle funeste réunion c'est, pour le bonheur, qu'être doué d'un esprit qui juge, et d'un coeur qui souffre par les vérités que l'esprit lui découvre. I1 faut un livre pour ce genre de mal, et je crois que Delphine peut être ce livre. La plupart des ouvrages ne traitent que des sentimens convenus, ne représentent qu'une sorte de vie extérieure, que les actions et les pensées qu'on doit montrer, que des caractères rangés, pour ainsi dire, par classes, les bons et les mauvais, les foibles et les forts; mais le coeur humain est un continuel mélange de tant de sentimens divers, que c'est presque au hasard que l'on donne et des consolations et des conseils, parce qu'on ne connoît jamais parfaitement ni les motifs secrets, ni les peines cachées; aussi la plupart des êtres distingués ont-ils fini par vivre loin du monde, fatigués qu'ils étoient de la banalité des jugemens, des observations et des avis qu'on leur donnoit en échange de leurs idées naturelles et de leurs impressions profondes.
La plaisanterie, qui de nos jours a perdu de sa grâce sans avoir perdu de ses inconvéniens, s'attaque maintenant à tous les sentimens forts et vrais, qu'on est convenu de dénigrer sous le nom de mélancolie, de philosophie, d'enthousiasme; que sais-je, l'une des formules reçues, l'une des modes littéraires du moment. Autrefois on étoit si délicat sur le bon goût des manières et des écrits qu'il suffisoit à l'amusement de plaisanter sur le ridicule des formes vulgaires ou des expressions communes; à présent qu'à cet égard tout est confondu, la plaisanterie est dirigée contre le sentiment et la pensée même: il semble qu'il n'y ait qu'une chose à faire de la vie, c'est de se livrer au genre de jouissances que la fortune peut donner, et de consacrer les facultés de son esprit aux moyens d'acquérir cette fortune. On appelle rêverie tout le reste, et l'on voudrait créer un bon ton nouveau, qui pût donner un air provincial aux affections profondes et aux idées généreuses.
Il y a pourtant dans la société des personnes, et ce ne sont pas les moins aimables, qui réunissent beaucoup de gaîté dans l'esprit à beaucoup de mélancolie dans le coeur, et dont la plaisanterie a d'autant plus de grâce que leur caractère a plus de délicatesse. Dès qu'on est dans le monde, ce n'est guère que par la gaîté qu'on peut s'entendre et se plaire; la tristesse d'ailleurs est le secret de l'âme, et ce seroit une sorte de profanation que de le confier aux indifférens: mais ceux qui se moquent si agréablement de l'imagination mélancolique, des pensées sombres que notre sort nous inspire, habitent-ils une autre terre que la nôtre? Ne sont-ils point séparés des objets de leur affection, n'ont-ils jamais cessé d'être aimés, n'ont-ils pas enfin quelque idée confuse que la maladie, la vieillesse ou la mort pourra troubler un jour leur joyeuse insouciance?
Comment réfléchir dans la solitude sans découvrir que tous les sentimens profonds ont une teinte de tristesse, et que l'homme ne peut s'élever au-dessus de l'existence physique, sans éprouver que le monde moral est incomplet, et que plus l'on développe son esprit et son âme, plus l'on sent les bornes de sa destinée? Les passions religieuses, les passions ambitieuses sont toutes nées du besoin de remplir le vide de la vie.
Je ne sais si l'on peut en conclure que les hommes devroient aspirer à la dégradation; c'est une question inutile à traiter, puisqu'il n'est pas probable que tous s'accordent à chercher le bonheur dans cette route; mais je ne crois pas que depuis le commencement du monde, on puisse citer un être distingué qui n'ait trouvé la vie inférieure à ses désirs et à ses sentimens. Tibulle, Horace, Voltaire, les poètes les plus cités pour leur philosophie voluptueuse ou légère, rappellent la mort au milieu de leurs plus riantes pensées, et jamais l'esprit et le coeur n'ont réfléchi sans trouver au fond de tout une pensée mélancolique.
L'amour, cette affection qui règne seule pendant qu'elle règne, réveille souvent dans notre âme des idées rêveuses et tristes; on se retrace alors les peines inséparables de la vie humaine, mais sans en éprouver ni crainte ni douleur; et tel est l'enchantement d'aimer que lorsque Tibulle souhaite de tenir en expirant la main de sa maîtresse, il ne voit plus dans la mort, dans cette pensée si redoutable pour l'homme isolé, qu'un dernier regard plein de tendresse, une expression d'amour plus touchante et plus sacrée.
Voilà, dira-t-on, quel est le vrai danger de votre roman; vous n'y vantez que la jeunesse et l'amour; vous ne peignez pas la vie sous ses rapports sérieux et nécessaires; vous dégoûtez de l'existence grave et froide que la nature destine à la moitié des êtres et à la moitié de la vie. Je répondrai d'abord que ce reproche doit s'adresser aux romans en général, plus qu'à celui de Delphine en particulier; les ouvrages dramatiques, quels qu'ils soient, cherchent dans le coeur les sentimens dont l'intérêt est le plus vif et le plus général; mais il me semble que madame de Cerlebe, mademoiselle d'Albémar, la famille des aveugles, tous les personnages enfin qui ne faisant pas le sujet principal du roman n'expriment pas le sentiment qui en est le noeud, peignent avec chaleur les plaisirs des sentimens qui conviennent à tous les âges. Je concevrois fort bien comment, au milieu de moeurs très-austères, on trouveroit dangereuses toutes les peintures de l'amour, quelque pures et quelque délicates qu'elles fussent; mais il me semble que dans notre pays et dans notre siècle, ce n'est pas l'amour qui corrompt la morale, mais le mépris de tous les principes causé par le mépris de tous les sentimens.