Puisqu'il est vrai que l'amour existe dans le coeur, tout ce qui tend à l'élever et à l'ennoblir contribue à la dignité de la nature humaine: les mariages les plus heureux, même dans la vieillesse, sont ceux qui de souvenirs en souvenirs retentissent jusqu'à l'amour. On n'a jamais dit l'amitié filiale, l'amitié maternelle: on a voulu que le mot le plus tendre fût consacré au plus tendre des sentimens; l'amour de l'humanité, l'amour de Dieu, toutes les affections fortes, semblent avoir entre elles une analogie qui fait choisir le même terme pour les exprimer toutes: la puissance d'aimer est la source de tout ce que les hommes ont fait de noble, de pur et de désintéressé sur cette terre. Je crois donc que les ouvrages qui développent cette puissance avec délicatesse et sensibilité, font toujours plus de bien que de mal: presque tous les vices humains supposent de la dureté dans l'âme. Les hommes les plus courageux sont souvent ceux qui sont le plus aisément attendris; le récit des actions vraiment touchantes, vraiment généreuses, fait venir une larme dans les yeux de celui que la mort ne sauroit épouvanter. Il y a dans l'enthousiasme pour tout ce qui est noble et bon quelque chose de si délicieux, qu'on ne peut s'empêcher de prendre ces impressions pour le présage d'une autre vie; et si notre âme n'est pas capable de les éprouver sans quelque mélange de sentimens terrestres, peut-être est-il permis de se servir de l'amour même, pour exciter dans le coeur cette énergie de sentiment qui doit le rendre capable un jour d'affections plus pures et plus durables.
Divers motifs m'ont engagée à changer le dénoûment de Delphine; mais comme je n'ai point fait ce changement pour céder à l'opinion de quelques personnes, qui ont prétendu que le suicide devoit être exclu des compositions dramatiques, il me semble qu'il convient de rappeler ici qu'un auteur n'exprime point son opinion particulière, en faisant agir ses personnages de telle ou telle manière. Athalide se tue, dans Bajazet, Hermione, dans Andromaque, etc.; et pour cela l'on n'a point dit que Racine approuvât le suicide. Quand Addison, l'un des plus respectables caractères qui aient existé, a fait la tragédie de Caton d'Utique, non-seulement il a cru qu'un tel sujet pouvoit être moral et beau, quoiqu'il se terminât par un suicide; mais de plus, il a fait précéder cette action d'un admirable monologue, qui contient peut-être les sentimens les plus religieux, les plus purs et les plus nobles qu'on ait jamais exprimés dans aucune langue. Delphine, élevée dans le christianisme, dit positivement qu'elle commet une grande faute en se tuant, et sa prière exprime, je crois, son repentir avec force. Il m'est impossible de comprendre ce qu'il y a d'immoral dans cette situation ainsi représentée.
Je ne sais dans quel écrit du dix-neuvième siècle on dit que le secret du parti philosophique, c'est le suicide. Il faut convenir que si une telle assertion étoit vraie, ce parti auroit choisi une singulière manière de se recruter. Je n'ai point prétendu, dans Delphine, discuter le suicide, cette grande question qui inspire tant de pitié à la fois pour la folie et pour la raison humaine; et je ne pense pas qu'on puisse trouver un argument pour ou contre le suicide, dans l'exemple d'une femme qui, suivant à l'échafaud l'objet de toute sa tendresse, n'a pas la force de supporter la vie sous le poids d'une telle douleur.
Il y a une sévérité de principes qui tient aux sentimens les meilleurs et les plus purs: l'enthousiasme des sacrifices, l'ardeur de se dévouer, l'amour de la perfection, inspirent cette sévérité, et ce sont souvent les âmes les plus tendres qui ont éprouvé le besoin de guider et d'exalter ainsi tout à la fois les pensées qui les agitoient; mais il existe un autre genre de sévérité, qui se montre souvent impitoyable pour la foiblesse et le malheur; celle-là n'est jamais, je crois, exempte d'hypocrisie. L'autorité de la religion est positive; mais l'influence de l'écrivain moraliste, quel que soit le sujet qu'il traite, appartient presque uniquement à la connoissance du coeur humain. L'austérité non motivée n'est que du despotisme, sans moyen de se faire obéir: il faut pénétrer dans les secrets de la douleur et reconnoître la puissance des passions, pour peindre avec force les peines amères qu'elles causent. Les triomphes que la raison a remportés sur le coeur ne sont pas tous de la même nature; il en est qui prouvent la foiblesse des sentimens qu'on a vaincus, plus que la force de la raison qui a obtenu la victoire. Il ne suffit donc pas d'établir la nécessité des sacrifices pour être vraiment utile aux caractères d'une sensibilité profonde; il faut leur montrer qu'on les comprend, avant d'essayer de les diriger; il faut avoir souffert, pour être écouté de ceux qui souffrent, et, comme Arie, avoir essayé le poignard sur son propre coeur, avant de déclarer qu'il ne fait point de mal.
Il me semble qu'en parlant de morale, les personnes vraies éprouvent une sorte de modestie, une sorte de crainte de se faire croire plus parfaites qu'elles ne sont, qui donne beaucoup de douceur à leur langage, et le rend ainsi plus persuasif. Les écrivains, comme les instituteurs, améliorent bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils enseignent. Les pensées délicates et pures, dans la vie comme dans les livres, animent chaque parole, se peignent dans chaque trait, sans qu'il soit pour cela nécessaire de les déclarer formellement, ni de les rédiger en maximes; et la moralité d'un ouvrage d'imagination consiste bien plus dans l'impression générale qu'on en reçoit, que dans les détails qu'on en retient.
FIN DES RÉFLEXIONS SUR LE BUT MORAL DU DELPHINE.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Les romans sont de tous les écrits littéraires ceux qui ont le plus de juges; il n'existe presque personne qui n'ait le droit de prononcer sur le mérite d'un roman; les lecteurs même les plus défians et les plus modestes sur leur esprit, ont raison de se confier à leurs impressions. C'est donc une des premières difficultés de ce genre que le succès populaire auquel il doit prétendre.
Une autre non moins grande, c'est qu'on a fait une telle quantité de romans médiocres, que le commun des hommes est tenté de croire que ces sortes de compositions sont les plus aisées de toutes, tandis que ce sont précisément les essais multipliés dans cette carrière qui ajoutent à sa difficulté; car dans ce genre comme dans tous les autres, les esprits un peu relevés craignent les routes battues, et c'est un obstacle à l'expression des sentimens vrais, que l'importun souvenir des écrits insipides qui nous ont tant parlé des affections du coeur. Enfin le genre en lui-même présente des difficultés effrayantes, et il suffit, pour s'en convaincre, de songer au petit nombre de romans placés dans le rang des ouvrages.