Mon divorce fut prononcé; je ne vous fatiguerai point des peines qu'il m'en coûta pour l'obtenir; c'est Henri que je veux vous faire connoître, toute ma destinée est en lui. Je vais peut-être vous étonner, jeune et charmante Delphine; mais ce n'est point la passion de l'amour, telle qu'on peut la ressentir dans l'effervescence de la jeunesse, qui m'a décidée à choisir Henri pour le dépositaire de mon sort; il y a de la raison dans mon sentiment pour lui, de cette raison qui calcule l'avenir autant que le présent, et se rend compte des qualités et des défauts qui peuvent fonder une liaison durable. On parle beaucoup des folies que l'amour fait commettre: je trouve plus de vraie sensibilité dans la sagesse du coeur que dans son égarement; mais toute cette sagesse consiste à n'aimer, quand on est jeune, que celui qui vous sera cher également dans tous les âges de la vie. Quel doux précepte de morale et de bonheur! Et la morale et le bonheur sont inséparables, quand les combinaisons factices de la société ne viennent pas mêler leur poison à la vie naturelle.
Henri de Lebensei est certainement l'homme le plus remarquable par l'esprit qu'il soit possible de rencontrer; une éducation sérieuse et forte lui a donné sur tous les objets philosophiques des connoissances infinies, et une imagination très-vive lui inspire des idées nouvelles sur tous les faits qu'il a recueillis. Il se plaît à causer avec moi, d'autant plus qu'une sorte de timidité sauvage et fière le rend souvent taciturne dans le monde; comme son esprit est animé et son caractère assez sérieux, plus le cercle se resserre, plus il déploie dans la conversation d'agrémens et de ressources, et seul avec moi il est plus aimable encore qu'il ne s'est jamais montré aux autres. Il réserve pour moi des trésors de pensées et de grâce, tandis que le commun des hommes s'exalte pour les auditeurs, s'enflamme par l'amour-propre, et se refroidit dans l'intimité: tous ceux qui aiment la solitude, ou que des circonstances ont appelés à y vivre, vous diront de quel prix est dans les jouissances habituelles ce besoin de communiquer ses idées, de développer ses sentimens, ce goût de conversation qui jette de l'intérêt dans une vie où le calme s'achète d'ordinaire aux dépens de la variété; et ne croyez point que cet empressement de Henri pour mon entretien naisse seulement de son amour pour moi; ma raison m'auroit dit encore qu'il ne faut jamais compter sur les qualités que l'amour donne, ou se croire préservé des défauts dont il corrige. Ce qui me rend certaine de mon bonheur avec Henri, c'est que je connois parfaitement son caractère tel qu'il est, indépendamment de l'affection que je lui inspire, et que je suis la seule personne au monde avec laquelle il ait entièrement développé ses vertus comme ses défauts.
Henri possède un genre d'agrément et de gaîté qui ne peut se développer que dans la familiarité de sentimens intimes; ce n'est point une grâce de parure, mais une grâce d'originalité dont la parfaite aisance augmente beaucoup le charme: quand l'intimité est arrivée à ce point, qui fait trouver du charme dans des jeux d'enfans, dans une plaisanterie vingt fois répétée, dans de petits détails sans fin auxquels personne que vous deux ne pourroit jamais rien comprendre; mille liens sont enlacés autour du coeur, et il suffiroit d'un mot, d'un signe, de l'allusion la plus légère à des souvenirs si doux, pour rappeler ce qu'on aime du bout du monde.
J'ai de la disposition à la jalousie; Henri ne m'en fait jamais éprouver le moindre mouvement: je sais que seule je le connois, que seule je l'entends, et qu'il jouit d'être senti, d'être estimé par moi, sans avoir jamais besoin de mettre en dehors ce qu'il éprouve. Il a des opinions très-indépendantes, assez de mépris pour les hommes en général, quoiqu'il ait beaucoup de bienveillance pour chacun d'eux en particulier. On a dit assez de mal de lui, surtout depuis que, dans les querelles politiques, il s'est montré partisan de la révolution; il tient cette injustice pour acceptée, et rien au monde ne pourroit le contraindre à une justification, pas même à une démonstration de ce qu'il est: dès que cette démonstration peut être demandée, elle lui devient impossible. Le parfait naturel de son caractère m'est encore un garant de sa fidélité; s'il formoit une nouvelle liaison, il seroit obligé d'entrer dans des explications sur lui-même, sur ses défauts, sur ses qualités, dont sa conduite envers moi le dispense; il m'a parlé par ses actions, et c'est de cette manière qu'un caractère fier et souvent calomnié aime à se faire connoître.
Sous des formes froides et quelquefois sévères, il est plus accessible que personne à la pitié; il cache ce secret, de peur qu'on n'en abuse; mais moi, je le sais et je m'y confie. Sans doute je serois bien malheureuse, s'il n'étoit retenu près de moi que par la crainte de m'affliger en s'éloignant; mais tout en jouissant de l'amour que je lui inspire, je songe avec bonheur que deux vertus me répondent de son coeur, la vérité et la bonté. Nous nous faisons illusion; mais quand on observe la société, il est aisé de voir que les hommes ont bien peu besoin des femmes; tant d'intérêts divers animent leur vie, que ce n'est pas assez du goût le plus vif, de l'attrait le plus tendre, pour répondre de la durée d'une liaison: il faut encore que des principes et des qualités invariables préservent l'esprit de se livrer à une affection nouvelle, arrêtent les caprices de l'imagination, et garantissent le coeur long-temps avant le combat; car s'il y avoit combat, le triomphe même ne seroit plus du bonheur.
Que de qualités cependant, que de singularités même ne faut-il pas trouver réunies dans le caractère d'un homme, pour avoir la certitude complète de son affection constante et dévouée! et, sans cette certitude, combien le parti que j'ai adopté seroit insensé! car lorsqu'on prend une résolution contraire à l'opinion générale, rien ne vous soutient que vous-même: vous avez contracté l'engagement d'être heureuse, et si jamais vous laissiez échapper quelques regrets, le public et vos amis seroient prêts à les repousser au fond de votre coeur comme dans leur seul asile.
Je ne le dissimulerai point, les opinions philosophiques de Henri, la force de son caractère, son indifférence absolue pour la manière de penser des autres, quand elle n'est pas la sienne, tous ces appuis m'ont été bien nécessaires pour lutter contre la défaveur du monde. Un homme s'affranchit aisément de tout ce qui n'est pas sa conscience, et s'il possède des talens vraiment distingués, c'est en obtenant de la gloire qu'il cherche à captiver l'opinion publique; la gloire commence à une grande distance du cercle passager de nos relations particulières, et n'y pénètre même qu'à la longue. M. de Lebensei, par un contraste singulier, mais naturel, est parfaitement indifférent à l'opinion de ce qu'on appelle la société, et très-ambitieux d'atteindre un jour à l'approbation du monde éclairé: moi, qui ne puis être connue qu'autour de moi, je ne nie point que je ne sois affligée quelquefois d'être généralement blâmée; mais comme ce blâme ne produit pas sur Henri la plus légère impression, comme je suis assurée qu'il y est tout-à-fait indifférent, je me distrais facilement de ma peine. L'on n'est inconsolable, dans un sentiment vrai, que de la douleur de ce qu'on aime; l'on finit toujours par oublier la sienne propre.
J'étois convaincue que la morale et la religion bien entendues ne me défendoient point d'épouser Henri, puisque je ne troublois, par cette résolution, la destinée de personne, et que je n'avois à rendre compte qu'à Dieu de mon bonheur. Devois-je donc, quand le ciel m'avoit fait rencontrer le seul caractère qui pût s'identifier avec le mien, le seul homme qui pût tirer de mes qualités et de mes défauts des sources de félicité pour tous les deux; devois-je sacrifier ce sort unique au mal que pouvoient dire de moi de froids amis qui m'ont bientôt oubliée, des indifférens qui savent à peine mon nom? Ils me conseilleroient de renoncer au seul être qui m'aime, au seul être qui me protège dans ce monde, tout en se préparant à me refuser du secours si j'en avois besoin, si, redevenue isolée par déférence pour leurs avis, j'allois leur demander l'un des milliers de services qu'Henri me rendroit sans les compter.
Non, ce n'est point à l'opinion des hommes, c'est à la vertu seule qu'on peut immoler les affections du coeur; entre Dieu et l'amour, je ne reconnois d'autre médiateur que la conscience.
De quoi vous menace donc la société? de ne plus vous voir? la punition n'est pas égale à la sévérité des lois qu'elle impose. Cependant, je le répète à vous, madame, qui êtes encore dans les premières années de la jeunesse, mon exemple ne doit entraîner personne à m'imiter. C'est un grand hasard à courir pour une femme, que de braver l'opinion; il faut, pour l'oser, se sentir, suivant la comparaison d'un poète, un triple airain autour du coeur, se rendre inaccessible aux traits de la calomnie, et concentrer en soi-même toute la chaleur de ses sentimens; il faut avoir la force de renoncer au monde, posséder les ressources qui permettent de s'en passer, et ne pas être douée cependant d'un esprit ou d'une beauté rare, qui feroient regretter les succès pour toujours perdus. Enfin, il faut trouver dans l'objet de nos sacrifices la source toujours vive des jouissances variées du coeur et de la raison, et traverser la vie appuyés l'un sur l'autre, en s'aimant et faisant le bien.