Vous connoissez maintenant ma situation, madame; vous aurez aperçu que mon bonheur n'est pas sans mélange; mais le bonheur parfait ne peut jamais être le partage d'une femme à qui l'erreur de ses parens ou la sienne propre ont fait contracter un mauvais mariage. Si l'enfant que, je porte dans mon sein est une fille, ah! combien je veillerai sur son choix! combien je lui répéterai que, pour les femmes, toutes les années de la vie dépendent d'un jour! et que d'un seul acte de leur volonté dérivent toutes les peines ou toutes les jouissances de leur destinée.

Quand des personnes que j'estime condamnent la résolution que j'ai prise; quand j'éprouve la foiblesse ou la dureté de mes amis, quelquefois je ne retrouve plus, même dans la solitude, le repos que j'espérois, et le souvenir du monde s'y introduit pour la troubler. Mais dans les momens où je suis le plus abattue, un beau jour avec Henri relève mon âme: nous sommes jeunes encore l'un et l'autre, et néanmoins nous parlons souvent ensemble de la mort, nous cherchons dans nos bois quelque retraite paisible pour y déposer nos cendres; là, nous serons unis, sans que les générations successives qui fouleront notre tombe nous reprochent encore notre affection mutuelle!

Nous nous entretenons souvent sur les idées religieuses, nous interrogeons le ciel par des regards d'amour: nos âmes, plus fortes de leur intimité, essaient de pénétrer à deux dans les mystères éternels. Nous existons par nous mêmes, sans aucun appui, sans aucun secours des hommes. M. de Lebensei, je l'espère, est plus heureux que moi, car il est beaucoup plus indépendant des autres. Quand les chagrins, causés par l'opinion, me font souffrir, je me dis que j'aurois été trop heureuse, si les hommes avoient joint leur suffrage à ma félicité intérieure, si j'avois vu, pour ainsi dire, mon bonheur se répéter de mille manières dans leurs regards approbateurs. L'imparfaite destinée jette toujours des regrets à travers les plus pures jouissances; la peine que j'éprouve, la seule de ma vie, me garantit peut-être la possession de tout ce qui m'est cher; elle m'acquitte envers la douleur, qui ne veut pas qu'on l'oublie, et j'obtiendrai peut-être en compensation le seul bien que je demande maintenant au ciel……… Mourir avant Henri, recevoir ses soins à ma dernière heure, entendre sa douce voix me remercier de l'avoir rendu heureux, de l'avoir préféré à tout sur cette terre; alors j'aurai vécu de la vraie destinée pour laquelle les femmes sont faites; aimer, encore aimer, et rendre enfin au Dieu qui nous l'a donnée une âme que les affections sensibles auront seules occupée.

ÉLISE DE LEBENSEI.

Ah! ma chère Louise, maintenant que vous avez fini cette lettre, avez-vous donné quelques larmes aux regrets qu'elle a ranimés dans mon coeur? Avez-vous pressenti toutes les réflexions amères qu'elle m'a suggérées? Que d'obstacles M. de Lebensei n'a-t-il pas eus à vaincre pour épouser celle qu'il aimoit! Et Léonce, comme aisément il y a renoncé! C'est madame de Lebensei qui pense à la défaveur de l'opinion; mais son mari ne s'en est pas occupé un seul instant; il ne dépend que de ses propres affections, il ne se soumet qu'à ce qu'il aime; et Léonce…. Ne croyez pas cependant que son caractère ait moins de force, qu'il soit en rien inférieur à personne; mais il a manqué d'amour: je veux en vain me faire illusion, tout le mal est là.

Hélas! sans le savoir, madame de Lebensei condamne à chaque ligne la conduite de Léonce. La douleur que m'a causée cette lettre ne me sera point inutile; si je le revoyois, je pourrois lui parler, je serois calme et fière en sa présence.

LETTRE VIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Louise, qu'ai-je éprouvé? Que m'a-t-il dit? Je n'en sais rien; je l'ai vu; mon âme est bouleversée; je croyois entrevoir une espérance, madame de Vernon me l'a presque entièrement ravie. Pouvez-vous m'éclairer sur mon sort? Ah! je ne suis plus capable de rien juger par moi-même.

Je reçus hier à Paris, où j'étois venue pour reconduire madame de Vernon, une lettre vraiment touchante de madame d'Ervins. Dans cette lettre, elle me conjurait d'aller chez un peintre au Louvre, où le portrait de M. de Serbellane étoit encore, et de le lui apporter pour le considérer une dernière fois. Elle me disoit: «Je me suis persuadée la nuit passée que ses traits étoient effacés de mon souvenir; je les cherchois comme à travers des nuages qui se plaçoient toujours entre ma mémoire et moi: je le sais, c'est une chimère insensée; mais il faut que j'essaie de me calmer avant le dernier sacrifice. Ces condescendances que j'ai encore pour mes foiblesses ne vous compromettront plus long-temps, ma chère amie; ma résolution est prise, et tout ce qui semble m'en écarter m'y conduit.»