Je n'avois pas la force de me soutenir; l'idée me vint que Léonce alloit arriver, qu'il s'en iroit en apprenant que je n'étois pas seule, et que je ne retrouverois peut-être jamais l'occasion de lui parler. Je reçus madame de Mondoville et sa mère avec une distraction inouïe; je me levai, je me rassis, je me relevai pour sonner, je demandai du thé, et craignant tout à coup que cet établissement ne les retînt, je leur dis:—Mais vous voulez peut-être retourner à Paris ce soir?—Elles arrivoient, rien n'étoit plus absurde; mais je ne pouvois supporter la contrariété que leur présence me faisoit éprouver.
Madame de Vernon s'approchoit de moi pour me prendre à part avec l'attention la plus aimable, lorsque madame de Mondoville la prévint et me dit:—J'ai voulu accompagner ma mère ici ce soir; son intention étoit de venir seule, mais j'avois besoin de votre société, pour me distraire du chagrin que j'ai éprouvé ce matin, en apprenant que mon mari avoit été obligé de partir cette nuit pour l'Espagne.—A ces mots, un nuage couvrit mes yeux, et je ne vis plus rien autour de moi. Madame de Mondoville se seroit aperçue de mon état, si sa mère, avec cette promptitude et cette présence d'esprit qui n'appartiennent qu'à elle, ne se fût placée entre sa fille et moi, comme je retombois sur ma chaise, et ne l'eût priée très-instamment d'aller dire à un de ses gens de lui apporter une lettre qu'elle avoit oubliée dans sa voiture.
Pendant que Matilde étoit sortie, madame de Vernon me porta presque entre ses bras dans la chambre à côté, et me dit:—Attendez-moi, je vais vous rejoindre.—Elle alla conseiller à sa fille de monter dans la chambre qui lui étoit destinée, et lui dit que j'avois besoin de repos; sa fille ne demanda pas mieux que de se retirer, et ne conçut pas le moindre soupçon de ce qui se passoit. Madame de Vernon revint; j'avois à peine repris mes sens, et lorsqu'elle s'approcha de moi, oubliant entièrement les soupçons que j'avois conçus, je me jetai dans ses bras avec la confiance la plus absolue; ah! j'avois tant de besoin d'une amie! je l'aurois forcée à l'être, quand son coeur n'y auroit pas été disposé.
Combien de fois lui répétai-je avec déchirement:—Il est parti, Sophie, quand il devoit me voir, aujourd'hui même; quelle insulte! quel mépris!—J'avouai tout à madame de Vernon, elle avoit tout deviné; elle me fit sentir avec une grande délicatesse, quoique avec une parfaite évidence, à quel point j'avois eu tort de me défier d'elle.—Ne voyez-vous pas, me dit-elle, combien un homme qui se conduit ainsi avoit de préventions contre vous! vous avez cru qu'il étoit jaloux de M. de Serbellane; pouvoit-il l'être après la confidence que je lui avois faite de votre part? le dernier billet même que vous lui avez écrit, où vous lui annoncez, me dites-vous, votre résolution de rester en Languedoc, ce billet ne détruisoit-il pas tout ce qu'on a répandu sur votre prétendu voyage en Portugal? non, je vous le dis, c'est un homme qui a conservé du goût pour vous, ce qui est bien naturel, mais qui ne veut pas s'y livrer, parce que votre caractère ne lui convient pas; et quand son goût l'entraîne, il prend des partis décisifs pour s'y arracher. Il n'y a rien de plus violent que Léonce; vous le savez, sa conduite le prouve; il s'en est allé cette nuit sans me prévenir; il a instruit seulement sa femme par un billet assez froid, qu'une lettre de sa mère le forçoit à partir à l'instant, et j'ai su positivement par ses gens qu'il n'avoit point reçu de lettres d'Espagne; c'étoit donc vous qu'il évitoit: cette crainte même est une preuve qu'il redoute votre ascendant, mais jamais il ne s'y soumettra, quand votre délicetesse pourroit vous permettre à présent de le désirer.
—Je voulus me justifier auprès de madame de Vernon de la moindre pensée qui pût offenser Matilde; mais cette généreuse amie s'indigna que je crusse cette explication nécessaire; elle me témoigna la plus parfaite estime; l'embarras que je remarque quelquefois en elle étoit entièrement dissipé, et du moins, à travers ma douleur, j'acquis plus de certitude que jamais, qu'elle m'aimoit avec tendresse. Hélas! sa santé est bien mauvaise, les veilles ont abîmé sa poitrine. J'ai voulu l'engager à parler d'elle, de ses affaires, de ses projets, mais elle ramenoit sans cesse la conversation sur moi, avec cette grâce qui lui est propre; ne se lassant pas de m'interroger, cherchant, découvrant toutes les nuances de mes sentimens, réussissant quelquefois à me soulager, et n'oubliant rien de tout ce que l'on pouvoit dire sur mes peines: enfin sans elle, je ne sais si j'aurois supporté cette dernière douleur Ce que je ressentois étoit amer et humiliant; Sophie m'a relevée à mes propres yeux; elle a su adoucir mes impressions, et me préserver du moins d'une irritation, d'un ressentiment qui auroit dénaturé mon caractère.
Louise, vous n'étiez pas auprès de moi, il a bien fallu qu'une autre me secourût; mais dès que Thérèse m'aura quittée, dans un mois, je viendrai, je m'abandonnerai à vous, et si je ne puis vivre, vous me le pardonnerez.
LETTRE XXV.
Léonce à M. Barton.
Bordeaux, 23 septembre.
L'auriez-vous cru, que ce seroit de cette ville que vous recevriez ma première lettre? Je devois la voir, et je suis parti; je suis venu sans m'arrêter jusqu'ici; je comptais aller de même, jusqu'à ce que j'eusse rencontré cet homme insolemment heureux, que l'on fait revenir en France; la fièvre m'a pris avec tant de violence, qu'il faut bien suspendre mon voyage; mais M. de Serbellane passe par ici, je le sais; il a mandé qu'il y viendroit, il est peut-être plus sûr de l'y attendre.