Oui, je suis parti, lorsqu'elle avoit consenti à me voir, lorsqu'elle avoit, sans doute, préparé quelques ruses pour me tromper; je suis parti sans regrets, mais avec un sentiment d'indignation qui a changé totalement ma disposition pour elle. Mon ami, lisez bien ces mots qui m'étonnent plus que vous-même en les traçant: Madame d'Albémar n'a mérité ni votre estime ni mon amour.
Quand elle me répondit qu'elle me recevroit, je n'osai pas vous l'écrire, mon cher maître; mais je ne pouvois contenir dans mon sein la joie que je ressentois; je me promenois dans ma chambre avec des transports dont je n'étois plus le maître: quelquefois cette vive émotion de bonheur m'oppressoit tellement, que je voulois la calmer en me rappelant tout ce qu'il y avoit de cruel dans ma situation, dans mes liens; mais il est des momens où l'âme repousse toute espèce de peines, et ces idées tristes qui, la veille, me pénétroient si profondément, glissoient alors sur mon coeur, comme s'il avoit été invulnérable.
Je m'étois enfermé; un de mes gens frappa à ma porte; je tressaillis à ce bruit; tout événement inattendu me faisoit peur; je redoutois même une lettre de madame d'Albémar; je craignais une émotion, fût-elle douce! On me remit un billet de madame de Vernon, qui me demandoit de venir la voir à l'instant, pour une affaire de famille importante; il fallut y aller; madame de Vernon me dit d'abord ce dont il s'agissoit, et je regrettai, je l'avoue, d'être venu pour un si foible intérêt; l'instant d'après elle prit à part l'envoyé de Toscane qui étoit chez elle, et me pria d'attendre un moment pour qu'elle pût me parler encore.
Je l'entendis qui lui disoit:—Voici la lettre de madame d'Albémar; appuyez auprès du ministre sa demande en faveur de M. de Serbellane.—A ce nom, je me levai, je m'approchai de madame de Vernon, malgré l'inconvenance de cette brusque interruption; elle continua de parler devant moi, et j'appris, juste ciel! j'appris que madame d'Albémar avoit été le matin même chez l'envoyé de Toscane, pour obtenir, par son crédit, un sauf-conduit qui permît à M. de Serbellane de revenir en France, malgré son duel. N'ayant point trouvé l'envoyé de Toscane, elle lui écrivoit pour lui renouveler cette demande; elle en chargeoit madame de Vernon. J'ai vu l'écriture de madame d'Albémar; elle a obtenu ce qu'elle désiroit, et dans quinze jours M. de Serbellane doit être en France; oui, il y sera; mais il m'y trouvera; je le forcerai bien à me donner un prétexte de vengeance.
Mon parti fut pris tout à coup; je résolus d'aller au-devant de M. de Serbellane, et de partir sans délai. Si j'étois resté un seul jour, je n'aurois pu résister au besoin de voir madame d'Albémar, pour l'accabler des reproches les plus insultans, et c'étoit encore lui accorder une sorte de triomphe; mais ce départ, à l'instant même où son billet foible et trompeur me donne la permission de la voir, ce départ, sans un mot d'excuse ni de souvenir, l'aura, je l'espère, offensée.
J'ai écrit à madame de Mondoville, pour lui donner un prétexte quelconque de mon voyage; je n'ai voulu dire adieu à personne; mes gens, en recevant mes ordres pour mon départ, me regardoient avec étonnement; je me croyois calme, et sans doute quelque chose trahissoit en moi l'état où j'étois. Si j'avois vu quelqu'un, mon agitation eût été remarquée; peut-être Delphine l'auroit-elle apprise! il faut qu'elle me croye dédaigneux et tranquille, c'est tout ce que je désire: si je mourois du mal qui me consume, mon ami, jamais vous ne lui diriez que c'est elle qui me tue; j'en exige votre serment; je me sentirois une sorte de rage contre ma fièvre, si je pensois qu'elle pût l'attribuer à l'amour.
J'ai voulu m'éloigner aussi de madame de Vernon; je la hais; c'est injuste, je le sais; mais enfin, toutes les peines que j'ai éprouvées, c'est elle qui me les a annoncées; depuis mon mariage même, chaque fois qu'une idée, une circonstance me faisoit du bien, le hasard amenoit de quelque manière cette femme pour me découvrir la vérité, j'en conviens, la vérité, mais celle qu'on ne peut entendre sans détester qui vous la dit. Ne combattez pas cette prévention, je la condamne; mais que ne condamné-je pas en moi! et je ne puis me vaincre sur rien! Ah! qu'il seroit heureux que je mourusse! cependant ne craignez pas que M. de Serbellane me tue; non, il n'est pas juste que tout lui réussisse; il me semble que c'est assez des prospérités dont il a joui; s'il met le pied en France, il en trouvera le terme.
LETTRE XXVI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, 2 octobre.