Hé bien! Thérèse est inflexible; hé bien! celle à qui j'ai sacrifié tout le bonheur de ma vie, ne jouira pas un seul jour du funeste dévouement de ma trop facile amitié. Louise, le récit que je vais vous faire vous inspirera de la pitié pour Thérèse; il m'en faut aussi pour moi. Ah! que de douleurs sur la terre! où sont-ils les heureux? en est-il parmi ceux qui seroient dignes du bonheur?

Depuis quelque temps, je voyois madame d'Ervins plus rarement; un prêtre d'un couvent voisin, d'un extérieur simple et respectable, passoit beaucoup d'heures seul avec elle; moi-même, accablée de douleur, et craignant, si je confiois mes peines à Thérèse, de ne pouvoir lui cacher qu'elle en étoit la cause involontaire, je me résignois à son goût pour la retraite, et je ne voulois pas lui parler des projets que je lui connoissois. Je comptois sur l'arrivée de M. de Serbellane et sur ses prières pour l'y faire renoncer; mais le frère de M. d'Ervins étant venu à Paris, Thérèse eut hier matin un long entretien avec lui, et je me hâtai d'aller chez elle, quand il fut parti, pour en savoir le résultat.

J'ai retenu toutes les paroles de Thérèse, et je vous les transmettrai fidèlement. Qui pourroit oublier un langage si plein d'amour et de repentir?—J'ai apaisé le frère de M. d'Ervins, me dit-elle; maintenant qu'il sait ma résolution, il n'a plus de haine contre moi; cette résolution met la paix entre les ennemis; Dieu qui l'inspire la rend efficace; mais vous à qui je dois tant, vous qui avez peut-être fait pour moi plus de sacrifices que vous ne m'en avez avoué vous avez failli me perdre dans un mouvement de bonté; vous aviez encouragé M. de Serbellane à revenir; je l'ai appris à temps, j'ai pu le lui défendre; il sera instruit que s'il me voyoit, il ne pourroit me faire changer de dessein, mais qu'il renouvelleroit, par son retour, le courroux des parens de M. d'Ervins, et qu'il perdroit ma fille en déshonorant sa mère.

Je voulus l'interrompre, elle m'arrêta.—Demain, me dit-elle, venez me chercher en vous levant, nous nous promènerons ensemble; je vous dirai tout ce qui se passe en moi; je n'en ai pas la force ce soir; il me semble que quand la nuit est venue, la présence d'un Dieu protecteur se fait moins sentir, et j'ai besoin de son appui pour vous annoncer avec courage mes résolutions. A demain donc, avec le jour, avec le soleil.

Quand elle m'eut quittée, je réfléchis douloureusement sur les obstacles que sa ferveur religieuse opposeroit à mes efforts, et je plaignis le triste destin de deux nobles créatures, Thérèse et son ami. C'étoit moi, moi si malheureuse, qui devois essayer de soutenir le courage de madame d'Ervins, et mon coeur au désespoir étoit chargé de la consoler! Ah! combien souvent dans la vie cet exemple s'est présenté, et que d'infortunés ont encore trouvé l'art de secourir des infortunés comme eux!

J'entrai chez Thérèse de très-bonne heure, et je la trouvai tout habillée, priant dans son cabinet devant un crucifix qu'elle y a placé, et aux pieds duquel elle a déjà répandu bien des larmes. Elle se leva en me voyant, ouvrit son bureau, et me dit:—Tenez, voilà toutes les lettres de M. de Serbellane, que j'ai reçues depuis deux mois, je vous les remets avec son portrait; il ne vous est point ordonné à vous de les brûler, conservez-les pour qu'elles me survivent et que rien de lui ne périsse avant moi.—J'insistai pour qu'elle connût la lettre que m'avoit écrite M. de Serbellane; en la lisant, elle rougit et pâlit plusieurs fois.—Il m'a fait dans ses lettres, reprit-elle, l'offre dont il vous parle; il me l'a faite avec une expression bien plus vive, bien plus sensible encore, et cependant ma résolution est restée inébranlable. Descendons dans le jardin, je ne suis pas bien ici; l'air me donnera des forces, il m'en faut pour vous ouvrir encore une fois ce coeur qui doit se refermer pour toujours.—Je la suivis; ses cheveux noirs, son teint pâle, ses regards qui exprimoient alternativement l'amour et la dévotion, donnoient à son visage un caractère de beauté que je ne lui avois jamais vu. Nous nous assîmes sous quelques arbres encore verds; Thérèse alors, tournant vers l'horizon, des regards vraiment inspirés, me dit:

« Ma chère Delphine, je vous le confie, en présence de ce soleil qui semble nous écouter au nom de son divin maître, l'objet de mon malheureux amour n'est point encore effacé de mon coeur. Avant qu'un prêtre vénérable eût accepté le serment que j'ai fait de me consacrer à Dieu, je lui ai demandé si, parmi les devoirs que j'allois m'imposer, il en étoit un qui m'interdît les souvenirs que je ne puis étouffer; il m'a répondu que le sacrifice de ma vie étoit le seul qui fût en ma puissance; il m'a permis de mêler aux pleurs que je verserois sur mes fautes, le regret de n'avoir pas été la femme de celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la vertu. Je ne craignois, dans l'état que je vais embrasser, que des luttes intérieures contre ma pensée; dès qu'on n'exige que mes actions, je me voue avec bonheur à l'expiation de la mort de M. d'Ervins,

» M. de Serbellane m'offre de m'épouser et de passer le reste de sa vie en Amérique avec moi; juste ciel! avec quel transport je l'accepterois! quel sentiment presque idolâtre n'éprouverois-je pas pour lui! Mais le sang, la mort nous sépare, un spectre défend ma main de la sienne, et l'enfer s'est ouvert entre nous deux. Si je succombois, j'entraînerois ce que j'aime dans mon crime; le malheureux! il partageroit mon supplice éternel, et je n'obtiendrois pas de la Providence, comme des hommes, de ne condamner que moi seule. Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-être aussi sa cause dans le ciel.—Oui, s'écria-t-elle, d'une voix plus élevée; oui, je prierai sans cesse; et si mes prières touchent l'Être suprême, ô mon ami! c'est loi qu'il sauvera.—Delphine, me dit-elle en m'embrassant, pardonnez, je ne puis parler de lui sans m'égarer, et je confonds ensemble et l'amour et le sentiment qui m'ordonne d'immoler l'amour. Mais ils m'ont dit que dans le temple, après de longs exercices de piété, mes idées deviendroient plus calmes; je les crois, ces bons prêtres, qui ont fait entendre à mon âme le seul langage qui l'ait consolée.

» Il m'eût été beaucoup plus difficile de vivre au milieu du monde, en renonçant à M. de Serbellane, que de lui prouver encore par la résolution que je prends, combien mon âme est profondément atteinte. Ce motif n'est pas digne de l'auguste état que j'embrasse; mais ne faut-il pas aider de toutes les manières la foiblesse de notre nature? et si je me sens plus de force pour revêtir les habits de la mort, en pensant que ce sacrifice obtiendra de lui des larmes plus tendres, pourquoi m'interdirois-je les idées qui me soutiennent, dans ce grand combat du coeur?

» Un seul devoir, un seul, pouvoit me retenir dans le monde; c'étoit l'éducation d'Isore. Ma chère Delphine, c'est vous qui m'avez tranquillisée sur cette inquiétude; je vous remettrai ma fille, la fille du malheureux dont j'ai causé la mort; vous êtes bien plus digne que moi de former son esprit et son âme; mon éducation négligée ne me permet pas de contribuer à son instruction, et mon coeur est trop troublé pour être jamais capable de fortifier son caractère contre le malheur. Elle a dix ans, et j'en ai vingt-six; le spectacle de ma douleur agit déjà trop sur ses jeunes organes. Hélas! ma chère Delphine, vous n'êtes pas heureuse vous-même; j'ai peut-être à jamais perdu votre destinée; mais votre âme, plus habituée que la mienne à la réflexion, sait mieux contenir aux regards d'un enfant les sentimens qu'il faut lui laisser ignorer. L'étendue de votre esprit, la variété de vos connoissances vous permettent de vous occuper et d'occuper les autres de diverses idées. Pour moi, je vis et je meurs d'amour. Dans cette religion à laquelle je me livre, je ne comprends rien que son empire sur les peines du coeur, et je n'ai pas, dans ma foible et pauvre tête, une seule pensée qui ne soit née de l'amour,