— Si je me soustrayais, lui dis-je, même par la mort, à la fureur de cette Reine, j’irriterais son orgueil, et je ne servirais pas d’instrument à son repentir. Qui sait à quelle époque l’exemple que je vais donner pourra faire du bien à mes semblables ? Comment juger moi-même la place que mon souvenir doit occuper dans la chaîne des événemens de l’histoire ? en me tuant qu’apprendrai-je aux hommes, si ce n’est la juste horreur qu’inspire un supplice violent et le sentiment d’orgueil qui porte à s’en délivrer ? Mais en supportant ce terrible sort par la fermeté que la religion me prête, j’inspire aux vaisseaux battus comme moi par l’orage plus de confiance dans l’ancre de la foi qui m’a soutenue. —

— Le peuple, dit Asham, croit coupables tous ceux qu’il voit périr de la mort des criminels. — Le mensonge, lui répondis-je, peut tromper quelques individus pendant quelques années, mais les nations et les siècles font toujours triompher la vérité ; il y a de l’éternité dans tout ce qui tient à la vertu, et ce que nous avons fait pour elle arrivera jusqu’à la mer, quelque faible ruisseau que nous ayons été pendant notre vie. Non, je ne rougirai point de subir la punition des coupables, car c’est mon innocence même qui m’y appelle, et ce serait troubler le sentiment de cette innocence que d’accomplir un acte de violence ; on ne peut l’obtenir de soi-même qu’en altérant la sérénité que l’âme doit ressentir à l’approche du ciel. — Ah ! qu’y a-t-il de plus violent, s’écria notre ami, que cette mort sanglante… — Le sang des martyrs, lui répondis-je, n’est-il pas un baume pour les blessures des infortunés ?

— Cette mort, reprit-il, imposée par les hommes, par la hache meurtrière qu’un barbare osera lever sur votre tête royale ! — Mon ami, lui dis-je, quand mes derniers momens seraient entourés de respect, ils ne m’inspireraient pas moins d’effroi ; la mort porte-t-elle un diadème sur son front livide ? N’est-elle pas toujours armée de la même faux ? Si c’était dans le néant qu’elle nous entraînât, vaudrait-il la peine de disputer avec cette ombre ? Si c’est l’appel d’un Dieu sous ce voile de ténèbres, sans doute alors le jour est derrière cette nuit, et le ciel ne nous est caché que par de vains fantômes. —

— Quoi, dit encore d’une voix ébranlée cet ami que j’avais vu si calme dans d’autres temps, savez-vous que ce supplice peut être douloureux, qu’il peut se prolonger, qu’une main mal assurée…? — Arrêtez, lui dis-je, je le sais, mais cela ne sera pas. — D’où vous vient cette confiance ? — De ma propre faiblesse, repris-je, j’ai toujours craint la douleur physique et mes efforts pour me donner le courage qui la brave ont été vains. Je crois donc qu’elle me sera toujours épargnée. Car il y a beaucoup de protections secrètes exercées en faveur du chrétien, lors même qu’il semble le plus malheureux, et ce que nous sentons au-dessus de nos forces ne nous arrive presque jamais. L’on ne connaît d’ordinaire que l’extérieur du caractère de l’homme, ce qui se passe en lui-même peut offrir encore des aperçus nouveaux pendant des milliers de siècles. L’irréligion a rendu l’esprit superficiel, on s’en est pris de tout au-dehors, à la circonstance, à la fortune ; le vrai trésor de la pensée comme de l’imagination, ce sont les rapports du cœur humain avec son Créateur ; là sont les pressentimens, là les oracles, là les prodiges, et tout ce que les anciens ont cru voir dans la nature n’était qu’un reflet de ce qu’ils éprouvaient au-dedans d’eux-mêmes à leur insu. —

Nous gardâmes ensuite quelque temps le silence Asham et moi ; une inquiétude me poursuivait et je n’osais l’exprimer, tant j’en étais troublée. — Avez-vous vu mon époux ? lui dis-je. — Oui, me répondit Asham. — L’avez-vous consulté sur l’offre que vous vouliez me faire ? — Oui, reprit-il encore. — Achevez de grâce, lui dis-je. Si Guilford et ma conscience n’étaient pas d’accord, lequel de ces deux pouvoirs me semblerait légitime ? — Lord Guilford, me dit Asham, n’a pas exprimé d’opinion sur le parti que vous deviez prendre, mais quant à lui sa résolution de périr sur l’échafaud est inébranlable. — Oh mon ami, m’écriai-je, combien je vous remercie de m’avoir laissé le mérite du choix ; si j’avais su plus tôt la résolution de Guilford, je n’aurais pas même délibéré, et l’amour aurait suffi pour m’inspirer ce que la religion me commande. Pourrais-je ne pas partager le sort d’un tel époux ? Pourrais-je m’épargner une seule de ses souffrances ? et chacun de ses pas vers la mort ne me trace-t-il pas ma route ? — Asham comprit alors que j’étais inébranlable ; il s’éloigna de moi, triste et pensif, et me promit de me revoir.

Le docteur Feckenham, chapelain de la reine, vint peu d’heures après me déclarer que le jour de mon supplice était fixé à vendredi prochain, dont cinq jours encore me séparaient. Je vous l’avouerai, il me sembla que je n’étais préparée à rien, tant la désignation d’un jour me fit éprouver de terreur. J’essayai de la cacher, mais sans doute Feckenham s’en aperçut, car il se hâta de profiter de mon trouble pour m’offrir la vie si je voulais changer de religion. Vous voyez, mon digne ami, que Dieu vint à mon secours dans cet instant, car la nécessité de repousser une offre si indigne de moi, me rendit les forces que j’avais perdues.

Le docteur Feckenham voulut entrer dans des controverses que je repoussai en lui observant que mes lumières étant nécessairement obscurcies par la situation dans laquelle je me trouvais ; je n’irais pas, moi mourante, remettre en discussion les vérités dont j’avais été convaincue lorsque mon esprit était dans toute sa force. Il essaya de m’effrayer en me disant qu’il ne me reverrait plus, ni dans ce monde, ni dans le ciel, dont m’excluait ma croyance religieuse. — Vous me causeriez plus d’effroi que mes bourreaux, lui répondis-je, si je pouvais vous croire ; mais la religion à laquelle on immole sa vie, est toujours la vraie pour notre cœur. Les lumières de la raison sont bien vacillante dans des questions si hautes, et je m’en tiens au dogme du sacrifice, c’est celui-là dont je ne puis douter. —

Cet entretien avec le docteur Feckenham releva mon âme abattue, la Providence venait de m’accorder ce qu’Asham désirait pour moi, une mort volontaire ; je ne me tuais pas, mais je refusais de vivre, et l’échafaud consenti par ma volonté, ne me semblait plus que l’autel choisi par la victime. Renoncer à la vie qu’on ne pourrait acheter qu’au prix de sa conscience, c’est le seul genre de Suicide qui soit permis à l’homme vertueux.

Depuis que je croyais avoir fait mon devoir j’osais compter sur mon courage, mais bientôt l’attachement à l’existence que je me suis quelquefois reproché dans les jours de ma félicité, se réveilla dans mon faible cœur. Asham revint le lendemain et nous allâmes encore une fois sur les bords de cette Tamise, l’orgueil de notre belle contrée ; j’essayai de reprendre mes sujets habituels d’entretien, je récitai quelques passages des beaux chants de l’Iliade et de Virgile, que nous avions étudiés ensemble, mais la poésie sert surtout à se pénétrer d’un noble enthousiasme pour l’existence, le mélange séducteur des pensées et des images, de la nature et de l’âme, de l’harmonie du langage et des émotions qu’il retrace, nous enivre de la puissance de sentir et d’admirer ; et ce n’était plus pour moi que ces plaisirs étaient faits ! je ramenai l’entretien sur les écrits plus sévères des philosophes. Asham considère Platon comme une âme prédestinée au christianisme, mais lui-même et la plupart des anciens sont trop fiers des forces intellectuelles de l’esprit humain ; ils jouissent tellement de la faculté de penser, que leurs désirs ne se portent point vers une autre vie, ils croient pouvoir l’évoquer en eux-mêmes par l’énergie de la contemplation : jadis aussi je goûtais les plus pures délices en méditant sur le ciel, le génie et la nature. A ce souvenir un regret insensé de la vie s’empara de moi ; je me la représentai sous des couleurs auprès desquelles le monde à venir ne me paraissait plus qu’une abstraction sans charmes. Quoi, me disais-je, l’éternelle durée des sentimens vaudra-t-elle cette succession de crainte et d’espoir qui renouvelle si vivement les affections les plus tendres ? La connaissance des secrets de l’univers égalera-t-elle jamais l’attrait inexprimable du voile qui les couvre ? La certitude aura-t-elle le prestige décevant du doute ? L’éclat de la vérité donnera-t-il jamais autant de jouissances que sa recherche et sa découverte ? La jeunesse, l’espoir, le souvenir, l’habitude, que seront-ils si le cours du temps est arrêté ? Enfin, l’Etre suprême dans toute sa splendeur pourra-t-Il faire à sa créature un plus beau présent que l’amour ?

Ces craintes étaient impies, je le confesse humblement devant vous, mon digne ami. Asham qui dans notre entretien de la veille semblait moins religieux que moi, reprit bientôt tout son avantage sur ma douleur rebelle. — Vous ne devez pas, me dit-il, vous servir des bienfaits mêmes pour mettre en doute la puissance du Bienfaiteur : cette vie que vous regrettez, qui l’a faite ? et si ses incomplètes jouissances vous semblent d’un tel prix, pourquoi les croyez-vous irréparables ? Certes, notre imagination même peut concevoir mieux que cette terre, mais quand elle n’y parviendrait pas, est-ce à nous de considérer la Divinité comme un poète qui ne saurait créer une seconde œuvre plus belle que la première ? — Cette simple réflexion me fit rentrer en moi-même, et je rougis de l’égarement où m’avait plongée l’angoisse de la mort. Oh mon ami, qu’il en coûte pour creuser cette pensée ! Des abîmes toujours plus profonds s’entrouvrent sous ses abîmes.