Dans quatre jours je n’existerai plus, cet oiseau qui vole dans les airs me survivra, j’ai moins d’avenir que lui ; les objets inanimés qui m’entourent conserveront leur forme, et rien de moi ne subsistera sur la terre, que le souvenir de mes amis. Inconcevable mystère de l’esprit qui prévoit sa fin ici-bas et ne peut la prévenir. La main retient les rênes des coursiers qui nous conduisent, la pensée ne peut conquérir un instant sur la mort. Pardonnez ma faiblesse, ô mon père en religion, vous qui m’avez tendrement chérie ; nous serons réunis dans le ciel, mais entendrai-je encore cette voix si touchante qui m’annonçait un Dieu de bonté ? mes yeux contempleront-ils vos traits vénérables ? Oh Guilford, ô mon époux, vous dont la noble figure est sans cesse présente à mon cœur, vous retrouverai-je, tel que vous êtes, parmi les anges dont vous étiez l’image sur la terre ? Mais que dis-je ? Mon âme sans force ne sait souhaiter par-delà le tombeau que le retour de la vie actuelle !
(Jeudi)
Mon époux m’a fait demander de me voir aujourd’hui pour la dernière fois. J’ai refusé cet instant dans lequel la joie et le désespoir se confondraient de trop près. J’ai craint de n’être plus résignée ; vous l’avez vu, mon cœur a trop d’attachement au bonheur, il n’y fallait pas retomber. Mon père, m’approuvez-vous ? ce sacrifice n’a-t-il pas tout expié ? je ne crains plus maintenant que l’existence me soit encore chère.
(Le matin même de l’exécution)
Oh mon père, je l’ai vu ! il marchait au supplice d’un pas aussi ferme que s’il eût commandé ceux qui l’y conduisaient. Guilford a levé les yeux vers ma prison, puis il les a portés plus haut, je l’ai compris : il a continué sa route. Au détour du chemin qui mène à la place où la mort est préparée pour nous deux, il s’est arrêté pour me revoir encore ; ses derniers regards ont béni celle qui fut sa compagne sur le trône et sur l’échafaud.
(Une heure après)
On a porté les restes de Guilford sous les fenêtres de la tour, un linceul couvrait son corps mutilé, à travers ce linceul une image horrible s’est offerte… Si le même coup ne m’était pas réservé, quelle est la terre qui pourrait porter le poids de ma douleur ! mon père, quoi j’ai pu regretter si vivement le jour ! Oh sainte mort, don du ciel comme la vie, c’est vous qui maintenant êtes mon ange tutélaire, c’est vous qui me rendez du calme. Mon souverain Maître a disposé de moi, mais puisqu’il me réunit à mon époux, il ne m’a rien demandé qui surpassât mes forces, et je remets sans crainte mon âme entre ses mains.