[1] J’ai loué l’acte du Suicide dans mon ouvrage sur l’Influence des passions, et je me suis toujours repentie depuis de cette parole inconsidérée. J’étais alors dans tout l’orgueil et la vivacité de la première jeunesse ; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n’était dans l’espoir de s’améliorer ?
Les personnes qui d’ordinaire condamnent le Suicide, se sentant sur le terrain du Devoir et de la Raison, se servent souvent, pour soutenir leur opinion, de certaines formes méprisantes, qui peuvent blesser leurs adversaires ; elles mêlent aussi quelquefois d’injustes attaques contre l’enthousiasme en général, à la censure méritée d’un acte coupable. Il me semble au contraire, que c’est par les principes mêmes du véritable enthousiasme, c’est-à-dire, de l’amour du beau moral, qu’on peut aisément montrer, combien la résignation à la destinée est d’un ordre plus élevé que la révolte contre elle.
Je me propose de présenter la question du Suicide sous trois rapports différens : j’examinerai d’abord Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme humaine ; secondement, je montrerai Quelles sont les lois que la religion chrétienne nous impose relativement au Suicide, et troisièmement je considérerai En quoi consiste la plus grande dignité morale de l’homme sur cette terre.
Première section.
Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme humaine ?
On ne saurait se le dissimuler, il y a, sous le rapport des impressions causées par la douleur, autant de différence entre les individus, qu’il en peut exister relativement au génie et au caractère ; non seulement les circonstances, mais la manière de les sentir diffère tellement, que des personnes très-estimables d’ailleurs peuvent ne pas s’entendre à cet égard ; et cependant, de toutes les bornes de l’esprit, la plus insupportable, c’est celle qui nous empêche de comprendre les autres.
Il me semble que le bonheur consiste dans la possession d’une destinée en rapport avec nos facultés. Nos désirs sont une chose momentanée et souvent funeste même à nous, mais nos facultés sont permanentes et leurs besoins ne cessent jamais : il se peut donc que la conquête du monde fût nécessaire à Alexandre, comme la possession d’une cabane à un berger. Il ne s’ensuivrait pas que la race humaine dût se prêter à servir d’aliment aux facultés gigantesques d’Alexandre ; mais on peut dire que, d’après sa nature, lui, ne savait être heureux qu’ainsi.
La puissance d’aimer, l’activité de la pensée, le prix qu’on attache à l’opinion, font de tel ou tel genre de vie une existence douce pour les uns et tout-à-fait pénible pour les autres. L’inflexible loi du devoir est la même pour tous, mais les forces morales sont purement individuelles, et la profonde connaissance du cœur humain peut seule donner à nos jugemens sur le bonheur et le malheur de ceux qui ne nous ressemblent pas, une équité philosophique.
Il me semble donc qu’il ne faut jamais disputer sur ce que chacun éprouve ; le conseil ne peut porter que sur la conduite et la fermeté d’âme, dont la vertu et la religion font une égale loi dans toutes les situations ; mais les causes du malheur et son intensité varient autant que les circonstances et les individus. Ce serait vouloir compter les flots de la mer, qu’analyser les combinaisons du sort et du caractère. Il n’y a que la conscience qui soit en nous comme un être simple et invariable, dont nous pouvons tous obtenir, ce dont nous avons tous besoin — le repos de l’âme. — La plupart des hommes se ressemblent, non pas dans ce qu’ils font, mais dans ce qu’ils peuvent faire, et nul être capable de réfléchir ne niera, qu’en commettant des fautes contre la morale, on sent toujours qu’on était le maître de les éviter. Si donc on reconnaît qu’il est ordonné à l’homme sur cette terre de supporter la douleur, on ne saurait s’excuser ni par la violence de cette douleur, ni par la vivacité du sentiment qu’elle cause. Chaque individu possède en lui-même les moyens d’accomplir son devoir ; et ce qu’il y a d’admirable dans la nature morale, comme dans la nature physique, c’est à quel point le nécessaire est également et universellement réparti, tandis que le superflu est diversifié de mille manières.
La douleur physique et la douleur morale sont une et même chose dans leur action sur l’âme ; car la maladie est une peine aussi bien qu’une souffrance ; mais la douleur physique fait d’ordinaire périr le corps, tandis que les douleurs morales servent à régénérer l’âme.