Il ne suffit pas de croire avec les Stoïciens, que la douleur n’est point un mal ; il faut être convaincu qu’elle est un bien, pour s’y résigner. Le plus petit mal serait insupportable, si l’on le considérait comme purement accidentel ; l’irritabilité individuelle influant sur la manière de sentir, on n’aurait pas plus le droit de blâmer un homme qui se tuerait pour une piqûre d’épingle, que pour une attaque de goutte ; pour une contrariété, que pour un chagrin. Le moindre sentiment de douleur peut révolter l’âme, s’il ne tend pas à la perfectionner ; car il y a plus d’injustice dans un léger mal, s’il est inutile, que dans la plus grande peine, si elle tend vers un noble but.

Ce n’est pas ici le cas de remonter à la grande question métaphysique, qui a vainement occupé tous les philosophes : l’origine du mal. Nous ne pouvons concevoir la liberté de l’homme sans la possibilité du mal. Nous ne pouvons concevoir la vertu sans la liberté de l’homme, ni la vie éternelle sans la vertu ; cette chaîne, dont le premier anneau nous est tout à la fois incompréhensible et indispensable, doit être considérée comme la condition de notre être. Si la réflexion et le sentiment nous conduisent à croire, qu’il y a toujours dans les voies de la Providence une justice cachée ou manifeste ; nous ne pouvons considérer la souffrance ni comme accidentelle ni comme arbitraire. L’homme aurait le même droit de se plaindre pour un bonheur de moins que pour une peine de plus, s’il croyait que la Divinité pût communiquer à la créature des qualités ou des puissances sans bornes, et qu’ainsi l’infini fût transmissible. Pourquoi l’homme ne s’irriterait-il pas de n’avoir pas toujours vécu comme de devoir cesser d’être ? Enfin sur quelles bases reposent ses plaintes ? Est-ce contre le système de l’univers qu’il se révolte, ou contre la part qu’il a dans un ensemble soumis à d’invariables lois ?

La douleur est un des élémens nécessaires de la faculté d’être heureux, et nous ne pouvons concevoir l’une sans l’autre. La vivacité de nos désirs tient aux difficultés qu’ils rencontrent ; l’ébranlement de nos jouissances, à la crainte de les perdre ; la vivacité de nos affections, aux dangers qui menacent les objets de notre amour. Enfin nul mortel n’a pu délier le nœud gordien du plaisir et de la peine que par le fer qui tranche la vie.

— Oui, diront quelques individus malheureux, nous nous soumettons à la balance des biens et des maux, que le cours ordinaire des événemens amène ; mais quand nous sommes traités en ennemis par le sort, il est juste d’échapper à ses coups. — D’abord le régulateur, qui détermine le résultat de cette balance, est tout entier en nous-mêmes : le même genre de vie, qui réduit l’un au désespoir, comblerait de joie l’homme placé dans une sphère d’espérances moins élevée. Cette réflexion n’est point en opposition avec ce que j’ai dit sur les ménagemens qu’on doit aux diverses manières de sentir : sans doute le bonheur de l’un peut être en désaccord avec le caractère de l’autre ; mais la résignation convient également à tous. S’il y a dans la nature physique deux forces opposées qui font mouvoir le monde : l’Impulsion et la Gravitation ; on peut affirmer aussi, que le besoin d’agir et la nécessité de se soumettre, la Volonté et la Résignation sont les deux pôles de l’être moral, et l’équilibre de la raison ne peut se trouver qu’entre-deux.

La plupart des hommes ne comprennent guères que deux Puissances dans la vie, le Sort et leur Volonté, qui peut, à ce qu’ils croient, influer sur ce sort ; ils passent donc d’ordinaire de l’irritation à l’orgueil. Quand ils sont en état d’irritation, ils maudissent le destin, comme les enfans battent la table contre laquelle ils se heurtent ; et quand ils sont satisfaits des événemens de la vie, ils se les attribuent tout entiers, et se complaisant dans les moyens qu’ils ont employés pour les diriger, ils considèrent ces moyens comme l’unique source de leur félicité. Il y a erreur dans ces deux façons de voir.

La Volonté de l’homme agit d’ordinaire, il est vrai, concurremment avec la destinée ; mais quand cette destinée devient de la nécessité, c’est-à-dire quand elle prend le caractère de l’irréparable, elle est la manifestation des desseins de la Providence sur nous. Un homme d’esprit disait : la nécessité rafraîchit. Il faut s’élever à une grande hauteur pour adopter ce mot dans son entier ; mais toujours est-il vrai qu’on doit avoir pour le Sort un genre de respect. C’est une puissance qui tour-à-tour subite et lente, imprévue ou préparée, se saisit de la vie à une certaine époque et en détermine le cours ; mais loin que le Sort soit aveugle, comme on se plaît à le dire, l’on croirait qu’il nous connaît, car presque toujours il nous atteint dans nos faiblesses les plus intimes. C’est le Tribunal secret qui nous juge, et lorsqu’il paraît injuste, peut-être savons-nous seuls ce qu’il veut nous dire et ce qu’il exige de nous.

Il n’y a point de doute que nous ne sortions sensiblement meilleurs de l’épreuve de l’adversité, quand nous nous y soumettons avec une fermeté douce. Les plus grandes qualités de l’âme ne se développent que par la souffrance, et ce perfectionnement de nous-mêmes nous rend, après un certain temps, le bonheur ; car le cercle se referme et nous ramène aux jours d’innocence qui précédèrent nos fautes. C’est donc se soustraire à la vertu, que de se tuer parce qu’on est malheureux : c’est se soustraire aux jouissances que cette vertu nous aurait données, quand nous aurions triomphé de nos peines par son secours. Les Platoniciens disaient, que l’âme avait besoin d’un certain temps de séjour sur cette terre, pour s’épurer des passions coupables. On croirait en effet que la vie a pour but de renoncer à la vie. La nature physique accomplit cette œuvre par la destruction, et la nature morale par le sacrifice. L’existence humaine bien conçue n’est autre chose que l’abdication de la Personnalité pour rentrer dans l’Ordre universel. Les enfans ne comprennent qu’eux, les jeunes gens qu’eux et les amis qui font partie d’eux-mêmes ; mais dès que les avant-coureurs du déclin arrivent, il faut ou se consoler par les pensées générales, ou s’abandonner à toutes les terreurs que présente la dernière moitié de la vie ; car c’est bien peu de chose que les circonstances heureuses ou malheureuses de chaque individu, en comparaison des lois inflexibles de la nature. La vieillesse et la mort devraient mettre tous les hommes au désespoir bien plus que leurs chagrins particuliers ; mais on se soumet facilement à la condition universelle, et l’on se révolte contre son propre partage, sans réfléchir, que la condition universelle se retrouve dans chaque lot, et que les différences sont plus apparentes que réelles.

En traitant de la dignité morale de l’homme, je prononcerai fortement la différence qui existe entre le Suicide et le Dévouement ; c’est-à-dire, entre le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la même chose, à la vertu ; et le renoncement à l’existence, parce qu’elle nous est à charge. Les motifs qui déterminent à se donner la mort, changent tout à fait la nature de cette action ; car lorsqu’on abdique la vie pour faire du bien à ses semblables, on immole, pour ainsi dire, son corps à son âme, tandis que, quand on se tue par l’impatience de la douleur, on sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions.

On a néanmoins eu tort de prétendre, que le Suicide était un acte de lâcheté : cette assertion forcée n’a convaincu personne ; mais on doit distinguer dans ce cas la bravoure de la fermeté. Il faut, pour se tuer, ne pas craindre la mort ; mais c’est manquer de fermeté d’âme que de ne pas savoir souffrir. Une sorte de rage est nécessaire pour vaincre en soi l’instinct conservateur de la vie, quand ce n’est pas un sentiment religieux qui nous en demande le sacrifice. La plupart de ceux qui ont vainement essayé de se donner la mort, n’ont pas renouvelé leurs tentatives, parce qu’il y a dans le Suicide, comme dans tous les actes désordonnés de la volonté, une certaine folie, qui s’apaise quand elle atteint de trop près à son but. Le malheur n’est presque jamais une chose absolue ; ses rapports avec nos souvenirs ou nos espérances en composent souvent la plus grande partie, et quand une secousse très-vive s’opère en nous-mêmes, notre douleur s’offre souvent à notre imagination sous un aspect tout différent.

Revoyez, après dix ans, une personne qui a subi une grande privation de quelque nature qu’elle soit, et vous saurez qu’elle souffre et jouit par une autre cause que cette privation même, dans laquelle consistait son malheur dix ans auparavant. Il n’est pas dit pour cela, que le bonheur soit rentré dans son âme, mais l’espérance et la crainte ont pris en elle un autre cours ; et c’est de l’activité de ces deux sentimens que se compose la vie morale.