Il y a une cause de Suicide, qui intéresse presque tous les cœurs de femme : c’est l’amour ; le charme de cette passion est sûrement le principal motif des erreurs qu’on commet dans la manière de juger l’homicide de soi-même. On veut que l’amour subjugue les plus hautes puissances de l’âme, et qu’il n’y ait rien au-dessus de son empire. Tous les genres d’enthousiasme ayant subi l’atteinte de l’incrédulité moqueuse, les romans ont maintenu le prestige du sentiment dans quelques contrées du monde où la bonne-foi s’est retirée ; mais de tous les malheurs de l’amour il n’en est qu’un, ce me semble, contre lequel la force de l’âme puisse se briser : c’est la mort de l’objet qu’on aime et dont on est aimé.

Un frissonnement intérieur obscurcit la nature entière, quand le cœur avec lequel se confondait notre existence, repose glacé dans le tombeau. Cette douleur, l’unique peut-être qui dépasse ce que Dieu nous a donné de force contre la souffrance, a pourtant été considérée par divers moralistes comme plus facile à supporter que celles dans lesquelles l’orgueil offensé se mêle de quelque manière. En effet, dans le malheur que cause l’infidélité de ce qu’on aime, c’est bien le cœur qui reçoit la blessure, mais l’amour-propre y verse ses poisons. Sans doute aussi un sentiment plus noble que l’amour-propre nous déchire quand nous sommes obligés de renoncer à l’estime que nous avions conçue pour le premier objet de nos affections, quand il ne reste plus d’un enthousiasme aussi profond que le souvenir des vaines apparences qui l’ont causé. Mais il faut cependant se le prononcer avec rigueur, du moment que dans une liaison intime et sincère, telle qu’elle doit exister entre des êtres vrais et purs, l’un des deux est infidèle, l’un des deux peut tromper ; c’est qu’il était indigne du sentiment qu’il inspirait. Je ne veux point par ce raisonnement imiter ces pédans qui réduisent les peines de la vie à des syllogismes. On souffre de mille manières, on souffre par des sentimens divers, opposés, contradictoires ; et nul n’a le droit de contester à qui que ce soit sa douleur. Mais dans tout chagrin de l’âme, où l’amour-propre peut entrer pour quelque chose, il est aussi insensé que coupable de vouloir se tuer ; car tout ce qui tient à la vanité, est nécessairement passager, et il ne faut pas accorder à ce qui est passager le droit de nous lancer dans l’éternité.

Un malheur entièrement dégagé de tout mouvement d’orgueil, serait donc le seul qui motiverait le Suicide ; mais par cela même qu’un tel malheur consiste en entier dans la sensibilité, la religion en adoucit l’amertume. La Providence, qui veut que toutes les blessures de l’âme humaine puissent être guéries, vient au secours de celui qu’elle a frappé d’un coup plus fort que ses forces. Souvent alors les palmes de l’Ange de paix ombragent notre tête abattue, et qui sait si cet Ange n’est pas l’objet même que nous regrettons ? qui sait si, touché de nos larmes, il n’a pas obtenu du ciel même le pouvoir de veiller sur nous ?

Les peines de sentiment, qu’aigrit l’amour-propre, sont nécessairement modifiées par le temps ; et les peines, dont la touchante nature est sans mélange d’aucun mouvement d’orgueil, inspirent une disposition religieuse, qui porte l’âme à la résignation.

Les plus fréquentes causes du Suicide dans les temps modernes, ce sont la ruine et le déshonneur. Les revers de la fortune, telle que la société est combinée, causent une peine très-vive, et qui se multiplie sous mille formes diverses. La plus cruelle de toutes cependant, c’est la perte du rang qu’on occupait dans le monde. L’imagination agit autant sur le passé que sur l’avenir, et l’on fait avec les biens qu’on possède une alliance, dont la rupture est cruelle ; mais après un certain temps, une situation nouvelle présente une nouvelle perspective à presque tous les hommes. Le bonheur est tellement composé de sensations relatives, que ce ne sont pas les choses en elles-mêmes, mais leur rapport avec la veille ou le lendemain, qui agit sur l’imagination. Si la destinée ou les menaces d’un maître ont fait craindre à un homme tel degré de douleur, et qu’il apprenne que la moitié de ce qu’il redoutait lui est épargnée, son impression sera toute différente de celle qu’il aurait ressentie, s’il n’avait pas éprouvé une aussi grande terreur. Le Sort entre presque toujours en composition avec les infortunés ; on dirait qu’il se repent, comme tout autre Souverain, d’avoir fait trop de mal.

L’opinion exerce sur la plupart des individus une action poignante dont il est très-difficile de diminuer la force : ce mot : — je suis déshonoré — trouble entièrement l’esprit de l’homme social, et l’on ne peut s’empêcher de plaindre celui qui succombe sous le poids de ce malheur, car probablement il ne l’avait pas mérité, puisqu’il le ressent avec tant d’amertume. Mais il faut encore ranger sous deux classes principales les causes du déshonneur : celles qui tiennent à des fautes que notre conscience nous reproche, ou celles qui naissent d’erreurs involontaires et nullement criminelles.

Le remords tient nécessairement à l’idée qu’on se fait de la Justice divine, car si nous ne comparions pas nos actions à ce type suprême de l’équité, nous n’aurions dans la vie que des regrets. On ne peut considérer l’existence que sous deux rapports ; ou comme une partie de jeu dont le gain ou la perte consiste dans les biens de ce monde, ou comme un noviciat pour l’immortalité. Si nous nous en tenons à la partie de jeu, nous ne saurions voir dans notre propre conduite que la conséquence de raisonnemens bien ou mal faits : si nous avons la vie à venir pour but, ce n’est qu’à l’intention que notre conscience s’attache. L’homme borné aux intérêts de cette terre peut avoir des regrets, mais il n’y a de remords que pour l’homme religieux ; or il suffit de l’être pour sentir que l’expiation est le premier devoir et que la conscience nous commande de supporter les suites de nos fautes afin de les réparer, s’il se peut, en faisant du bien. Le déshonneur mérité est donc pour l’homme religieux une juste punition à laquelle il ne se croit pas le droit de se soustraire : car quoique parmi les actions humaines il y en ait un grand nombre de plus perverses que le Suicide, il n’en est pas qui semble nous dérober aussi formellement à la protection de Dieu.

Les passions entraînent à des actes coupables dont le bonheur est le but, mais dans le Suicide il y a un renoncement à tout secours venant d’en haut qu’on ne saurait concilier avec aucune disposition pieuse.

Celui qui est vraiment atteint par le remords s’écriera comme l’enfant prodigue : — Je sais ce que je ferai, je retournerai vers mon père, je me prosternerai devant lui et je lui dirai : mon père, j’ai péché contre le ciel et contre vous, je ne mérite plus d’être appelé votre fils. — C’est avec cette résignation touchante que s’exprime l’être religieux ; car plus il se croit criminel, moins il s’attribue le droit de quitter la vie, puisqu’il n’a point fait de cette vie ce qu’exigeait le Dieu dont il la tenait. Quant aux coupables qui n’ont point foi à l’existence future et dont la considération dans ce monde est perdue, le Suicide, d’après leur manière de penser, n’a d’autre inconvénient pour eux que de les priver des chances heureuses qui leur resteraient encore, et chacun peut estimer ces chances ce qu’il veut d’après le calcul des probabilités.

Je crois qu’on peut affirmer que le déshonneur non mérité n’est jamais durable. L’influence de la vérité sur le public est telle qu’il suffit d’attendre pour être mis à sa place. Le temps est quelque chose de sacré qui semble agir indépendamment même des événemens qu’il renferme. C’est un appui du faible et de l’infortuné, c’est enfin l’une des formes mystérieuses par lesquelles la Divinité se manifeste à nous. Le public qui est à quelques égards une chose si différente de chaque individu, le public qui est un homme d’esprit quoiqu’il se compose de tant d’êtres stupides, le public qui a de la générosité quoique des platitudes sans nombre soient commises par ceux qui en font partie, le public finit toujours par se rallier à la justice dès que des circonstances prédominantes et momentanées ont disparu. Possédez vos âmes en paix par la patience, dit l’Evangile. Ce conseil de la piété est aussi celui de la raison. Quand on réfléchit sur les livres saints, on y trouve l’admirable réunion des meilleurs conseils pour se passer de succès dans ce monde, et souvent aussi des meilleurs moyens pour en obtenir.