Les douleurs physiques, les infirmités incurables, toutes ces misères enfin que l’existence corporelle traîne après elle, sembleraient une des causes de Suicide les plus plausibles, et cependant ce n’est presque jamais, sur-tout parmi les modernes, ce genre de malheur qui porte à se tuer. Les douleurs qui sont dans le cours ordinaire des choses accablent mais ne révoltent pas. Il faut qu’il se mêle de l’irritation dans ce qu’on éprouve pour qu’on se livre à la colère contre le destin et qu’on veuille ou s’en affranchir ou s’en venger, comme d’un oppresseur. Il y a un singulier genre d’erreur dans la manière dont la plupart des hommes considèrent leur destinée. L’on ne saurait trop présenter cette erreur sous ses diverses faces, tant elle a d’influence sur les impressions de l’âme : on dirait qu’il suffit d’avoir un certain nombre de compagnons d’infortune pour se résigner aux événemens quels qu’ils soient, et qu’on ne trouve d’injustice que dans les malheurs qui nous sont personnels. Cependant ces variétés comme ces ressemblances ne sont-elles pas pour la plupart compensées, et ne sont-elles pas toutes, je le répète, également comprises dans les lois de la nature ?

Je ne m’arrêterai point aux consolations communes qu’on peut tirer de l’espoir d’un changement dans les circonstances : il est des genres de peines qui ne sont pas susceptibles de cette sorte de soulagement ; mais je crois qu’on peut hardiment prononcer qu’un travail fort et suivi a soulagé la plupart de ceux qui s’y sont livrés. Il y a un avenir dans toute occupation et c’est d’un avenir dont l’homme a sans cesse besoin. Les facultés nous dévorent comme le vautour de Prométhée, quand elles n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail exerce et dirige ces facultés : enfin quand on a de l’imagination, et la plupart de ceux qui souffrent en ont beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours renouvelés dans l’étude des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, soit qu’on en jouisse comme amateur, ou comme artiste. Une femme d’esprit a dit que l’ennui se mêlait à toutes les peines, et cette réflexion est pleine de profondeur. L’ennui véritable, celui des esprits actifs, c’est l’absence d’intérêt pour tout ce qui nous entoure combinée avec des facultés qui rendent cet intérêt nécessaire : c’est la soif sans la possibilité de se désaltérer. Tantale est une assez juste image de l’âme dans cet état. L’occupation rend de la saveur à l’existence, et les beaux-arts ont tout à la fois l’originalité des objets particuliers et la grandeur des idées universelles. Ils nous maintiennent en rapport avec la nature ; on peut l’aimer sans le secours de ces médiateurs aimables, mais ils apprennent cependant à la mieux goûter.

Il ne faut pas dédaigner, dans quelque tristesse qu’on soit plongé, les dons primitifs du Créateur : la vie et la nature. L’homme social met trop d’importance au tissu de circonstances dont se compose son histoire personnelle. L’existence est en elle-même une chose merveilleuse. L’on voit souvent les malades n’invoquer qu’elle. Les sauvages sont heureux seulement de vivre, les prisonniers se représentent l’air libre comme le bien suprême, les aveugles seraient prêts à donner tout ce qu’ils possèdent pour revoir encore les objets extérieurs ; les climats du midi, qui animent les couleurs et développent les parfums, produisent une impression indéfinissable ; les consolations philosophiques ont moins d’empire que les jouissances causées par le spectacle de la terre et du ciel. Ce qu’il faut donc le plus soigner parmi nos moyens de bonheur, c’est la puissance de la contemplation. On est si à l’étroit dans soi-même, tant de choses nous y agitent et nous y blessent, qu’on a sans cesse besoin de se plonger dans cette mer des pensées sans bornes ; l’on doit, comme dans le Styx, s’y rendre invulnérable ou tout au moins résigné.

Nul n’osera dire qu’on peut tout supporter dans ce monde, nul n’osera se confier assez dans ses forces pour en répondre ; il est bien peu d’êtres doués de quelques facultés supérieures, que le désespoir n’ait atteint plus d’une fois, et la vie ne semble souvent qu’un long naufrage, dont les débris sont l’amitié, la gloire et l’amour. Les rives du temps, qui s’est écoulé pendant que nous avons vécu, en sont couvertes ; mais si nous en avons sauvé l’harmonie intérieure de l’âme, nous pouvons encore entrer en communication avec les œuvres de la Divinité.

La clémence du Ciel, le repos de la mort, une certaine beauté de l’univers, qui n’est pas là pour narguer l’homme, mais pour lui prédire de meilleurs jours : quelques grandes idées, toujours les mêmes, sont comme les accords de la création, et nous rendent du calme quand nous nous accoutumons à les comprendre. C’est à ces mêmes sources que le héros et le poète viennent puiser leurs inspirations. Pourquoi donc quelques gouttes de la coupe qui les élève au-dessus de l’humanité, ne seraient-elles pas salutaires pour tous ?

On accuse le Sort de malignité, parce qu’il frappe toujours sur la partie la plus sensible de nous-mêmes : ce n’est point à la malignité du Sort qu’il faut s’en prendre, mais à l’impétuosité de nos désirs, qui nous précipite contre les obstacles que nous rencontrons, comme on s’enferre toujours plus avant dans la vivacité du combat. Et d’ailleurs l’éducation que nous devons recevoir de la douleur, porte nécessairement sur la portion de notre caractère, qui a le plus besoin d’être réprimée. Nous ne pouvons admettre la croyance en Dieu, sans supposer qu’il dirige le Sort dans son action sur l’homme ; nous ne pouvons donc considérer ce Sort comme une puissance aveugle : reste à considérer si celui qui la gouverne a donné la liberté à l’homme pour s’y soumettre ou s’y soustraire. C’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de ces réflexions.

Seconde section.

Quelles sont les lois que la religion chrétienne nous impose relativement au Suicide ?

Lorsque l’Ancien des douleurs, Job fut atteint par tous les genres de maux, lorsqu’il perdit sa fortune et ses enfans et que d’affreuses souffrances physiques lui firent éprouver mille morts : sa femme lui conseilla de renoncer à la vie. — Bénis Dieu, lui dit-elle, et meurs. — Quoi, lui répondit-il, je n’accepterais pas les maux de la même main dont j’ai reçu les biens, et dans quelque désespoir qu’il fût plongé, il sut se résigner à son sort et sa patience fut récompensée. On croit que Job a précédé Moïse, il existait du moins bien longtemps avant la venue de Jésus-Christ, et dans une époque où l’espoir de l’immortalité de l’âme n’était point encore garanti au genre humain. Qu’aurait-il donc pensé maintenant ? On voit dans la Bible des hommes qui, tels que Samson et les Machabées, se dévouent à la mort pour accomplir un dessein qu’ils croient noble et salutaire, mais nulle part on ne trouve des exemples du Suicide dont le dégoût ou les peines de la vie soient l’unique cause. Nulle part ce Suicide, qui n’est qu’une désertion du Sort, n’a été considéré comme possible. On a beaucoup dit qu’il n’y avait aucun passage de l’Evangile qui indiquât la désapprobation formelle de cet acte. J.-C. dans ses discours remonte plutôt aux principes des actions qu’à l’application détaillée de la loi : mais ne suffit-il pas que l’esprit général de l’Evangile tende à consacrer la résignation ?

Heureux ceux qui pleurent, dit J.-C., car ils seront consolés : si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Vous serez bienheureux lorsqu’à cause de moi vous serez injuriés et persécutés. Partout J.-C. annonce que sa mission est d’apprendre aux hommes que le malheur a pour objet de purifier l’âme et que le bonheur céleste est obtenu par les revers supportés religieusement ici-bas. C’est le but spécial de la doctrine de J.-C. que l’explication du sens inconnu de la douleur.