Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.

—Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et, violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie. Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.

—Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.

Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal; Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.

La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places, prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques, paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.

Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi, et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le grondait et demandait pardon pour lui à Marie.

Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente. Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu gronder pendant quelques années.

M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père, qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.

LA VIEILLE GENEVIÈVE