—Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.
—Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec humeur, m'apporter mes brodequins.
—Mademoiselle ne me l'avait pas dit.
—Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.
—Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie infiniment.
—Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas. Elle s'y élança.
—Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite, cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.
Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.
A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance; sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens, et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.
Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.