—Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère, dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant elle.

Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit; madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste, parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de cette manière.

Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant, s'empressa de le louer.

—En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

—Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de bonne heure.

Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre, ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de Ligneville dit en regardant sa robe:

—Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour, pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour d'elle, dire:

—Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle, et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.