—Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.

Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts d'Aglaé.

Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite. Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune, et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance. Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même, mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain, car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises, elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla, parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert. On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles malhonnêtetés, on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.

Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours, elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:

—Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est passé.

—Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas, les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit, Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier, niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment, la trouvèrent toute en larmes.

—J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous le pardonnerais de ma vie.

Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé, tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux qu'elle put, et lui dit:

—Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de leurs journées chez mademoiselle Léontine.

Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.