Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait dans la calèche.

—Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de place.

—Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...

—Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience, qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle Champré et moi, cela fait quatre.

Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose de se serrer.

—Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre fois.

En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite. Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:

—C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité dans toutes les sociétés de la ville.

Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne, pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien timidement pourquoi.

—J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.