Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte. et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon, avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face, ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.

—Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?

—Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.

—C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis. Ne le savez-vous pas?

Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage, était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec lui.

—Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son père l'ayant encouragé à répondre:

—Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice, seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la faire.

—Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.

—Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables, il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.

—Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre, au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?