—Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

—Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.

Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il n'était pas encore capable de mériter leur affection.

Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.

—Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère; ne suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît?

—Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri n'est point à vos ordres, il est aux miens.

—Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?

—Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espère bien qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'après les ordres que je lui donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra de vous.

—Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai besoin.

—Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que je lui dirai de faire pour vous, il le fera.