—La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.

—Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître, et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais, d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande pas mieux, cela me sera infiniment commode.

—Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...

—Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en réponds plus?

—Je vous croyais plus d'amitié pour moi.

—J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service? puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un bon conseil ou d'un secours utile?

—Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles; voilà une belle morale et une belle amitié!

—Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à m'occuper de vous?

—Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu tous les jours.

—Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus que vous ne pouvez l'être.