Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller chercher lui-même; mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé à l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu souvent passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été fort embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'était capable de le faire. Il commençait à trouver qu'on lui faisait payer bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque profit. Cependant il n'avait rien à dire, on ne contraignait aucune de ses actions, et il ne pouvait s'empêcher de convenir que l'abbé Durand ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de défendre à ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances qu'ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux; il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à en dépendre.

Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons, les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait prises le matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa toute l'après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne lui demandât s'il avait travaillé; le soir il rentra tout embarrassé dans sa chambre, osant à peine regarder l'abbé, qui cependant ne lui dit rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. Armand avait beau se dire qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui n'étaient pas raisonnables; car l'homme le plus maître de ses actions n'est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige à les remplir: mais toute la différence, c'est qu'un homme a la raison et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant n'a pas encore cette force-là, qu'il faut qu'il soit soutenu par la nécessité de l'obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant livré à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce qu'il veut; il commencerait cent choses et n'en achèverait aucune, et passerait sa vie sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu'à cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperçoit pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et sans humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait pas beaucoup, et trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir à être libre.

Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le voir: c'étaient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au lycée, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre de faite tout ce qu'il voulait.

—C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons à un endroit où nous avons été dimanche dernier: on y joue à la balle avec tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; ils crient, ils se battent, cela est tout-à-fait amusant. Jules a pensé se faire rosser, dit l'un, par un des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les lèvres enflés trois jours d'une balle qu'il avait reçue dans le visage; et puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés pour rester ici toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.

—Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait très-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au cabaret.

—Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dégourdirons, nous t'apprendrons à te divertir.

—Je veux me divertir à ma manière, disait Armand; et il tâchait inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté, pour l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors. Armand criait et se débattait; et voyant son père à la fenêtre:

—Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener de force.

—Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que j'empêche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie; Armand, faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs forces, en répétant à Armand, qu'ils tenaient serré par les deux bras:

—Armand, faites toutes vos volontés; et voyant bien que M. de Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les voyant passer: