—Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout l'air d'un polisson; il était sans cravate, sans chapeau, avec une redingote sale et des bas mal attachés, et c'était ce qui divertissait davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu'ils se promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient son chagrin et sa colère.
—Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgré moi.
—Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n'était fort qu'en raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré lui, il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne grâce; mais il était indigné; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de s'enfuir, si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé avec soin.
—Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu t'amuseras.
Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'épaule droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant de prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore répondu à celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui. Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'était jamais senti dans une pareille colère; mais en voyant combien cette colère était impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fierté ne l'eût retenu, il se fût mis à pleurer: il se contint cependant; et s'éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne prenaient plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à marcher de toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait à la maison. Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte: il avait le coeur gros de colère et d'humiliation de n'avoir pu ni se défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit que c'était une indignité que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à l'emmener de force.
—Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui vous l'ai demandé.
—Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien, je n'ai à vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit avais-je aussi d'empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur plaisait? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas qu'il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on le force à la faire; je pouvais user de mon autorité et même de ma force, s'il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forçant à leur obéir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais à présent vous ne dépendez que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à dire: Je ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne dépendre de personne, personne n'est obligé de vous secourir.
—Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le droit de me défendre.
—Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma réserve allât jusque-là; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont les devoirs d'un père envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu d'enfant qui eût de ces idées-là.
Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se moquait de lui, commençait à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais en même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir dans l'idée de faire sa volonté. Auprès de l'endroit où l'on jouait à la balle, il en avait vu un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui revint dans la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se servît d'armes à feu, quelques protestations qu'il eût faites de s'en servir avec prudence. C'était une des choses qu'Armand désirait le plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun inconvénient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens qu'il avait vus là, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien ne les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa liberté, de peur qu'il n'en abusât d'une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient les armes; mais son valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; Armand trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et fit un feu à alarmer tout le voisinage.