—Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le juge de paix vous l'ordonne!

—Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.

—Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner; en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de vous soumettre quelquefois aux miennes.

Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux, tant il était honteux de sa faute.

—Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.

—A qui donc en répondre, mon papa?

—A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons, raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende eux-mêmes responsables.

Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées, parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes les raisons.

JULIE
ou
LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.