Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé, monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient, décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que telle ou telle parure était de mauvais goût:

—Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût rien avoir à opposer.

Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt qu'elle était sortie, ne dit:

—Mon Dieu, que monsieur ou madame une telle a dit une chose ridicule! Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde, elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de rire.

Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle. Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si extraordinaire les discours du curé de Vallonay.

—Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!

—Comme quoi, par exemple?

—Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.

—Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent, et non par des moqueries et des choses désagréables.

—Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de La Fontaine: