Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.

—Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le permettre.

Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.

—Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père. La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:

—Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression. Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer de sa place.

Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:

—Je verrai.

Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement, et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.

Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes. Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte d'aisance.

En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme: