M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.

Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.

M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer. L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.

En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.

—Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants, pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter; sa mère l'en empêcha.

—Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que j'eusse voulu jeter des pierres.

Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant nommé la jeune fille Marie, elle fut toute soulagée de ce que ce n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de cette sorte avec une troupe de petits polissons.

Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom de Marie-Adélaïde, et un autre du maire de la commune où elle se trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom de Marie était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.

—Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.

—Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela dans le village.