—Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
—Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la traite avec égard.
—A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
—Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
—Autrement, je ne lui dois rien.
—Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre apprentissage de patience et de courage.
Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.
En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune paysanne nommée Gothon, dont elle était la marraine, et que madame d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires, disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée, s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul, assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant, accrocher et casser quelques branches.
Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France, et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent, recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.