—Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai quelque chose?

—Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez... lissez donc.

—Ah! maman!

—Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera pas blessée de le lire.

Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le conte qui suit:

MADAME CROQUE-MITAINE

CONTE.

—Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman pour lui faire plaisir.

Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille, elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs, pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension de semaine.

Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.

—Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.

—Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.

Paul fond en larmes à l'instant.

—Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.

—Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.

—Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en pleurant toujours, mais plus bas.

—Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi arrangée.

Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:

—Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.

Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté, ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte, et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures qu'elle rencontre.

Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils sont.

—Que faites-vous là? leur demande-t-elle.

Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en serrant Paul encore plus fort.

—N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend Louise par la main en lui disant:

—Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?

Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni répondre.

—Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?

—Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.

—Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.

—Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir, reprit la vieille.

Et Louise baissa les yeux.

—Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille; vous êtes presque aussi crottés que moi.

—Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au souvenir des histoires de sa bonne.

—Qu'est-ce que cela veut dire, non? crains-tu que je te mange? Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.

Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.

Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina le long d'une grande rue.

Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par leur faute quelque mésaventure.

—Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si gaiement en se tenant par la main.

—Que leur est-il arrivé? demandait un autre.

Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour échapper aux regards des curieux.

—Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.

Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et appelle une petite fille en lui disant:

—Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant, se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution. Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était trop humiliée pour oser s'en plaindre.

Quand cette opération fut finie:

—A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez, pour que je vous y reconduise.

—Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.

—Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait rassurés.

Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.

—Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir. Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.

—Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de larmes.

—Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était sans votre permission.

—Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous, bonne femme, qui me les avez ramenés?

—Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet à sa mère, lui disant:

—Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.

—Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus, et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.

Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.

Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.

—Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.

—Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que je vous ai d'obligations!

—Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.

—Vous avez une fille, bonne femme?

—Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour dire, mais Charlotte est bien gentille.

Louise rentrait sur ces entrefaites.

—Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?

—Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.

—Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?

—Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.

—Viens avec moi, ma fille.

Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition, elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de bas.

—Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise enchantée dit:

—Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus grande que moi.

—Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.

—Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en rougissant.

—Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma permission; et elles descendirent bien vite.

On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.

—Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence; Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour avoir ensuite le plaisir de la contempler.

—Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce qu'elle devait répondre.

—Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.

—Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée à Saint-Cloud.

—Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini, quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de répondre:

—En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.

—Et vous n'y voyez pas autre chose?

—Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a plus guère besoin d'apprendre à mon âge.