Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu: Le bien d'autrui tu ne prendras.
Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient pris les autres.
Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était mal, car ils lui diraient:
—Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.
Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser. Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le marchand se retourna au bruit.
—Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.
—Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.
Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.
—Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.
—Non, dit Charles, je ne veux pas.