—Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous ensemble au cabaret.

—On vous y laissera bien aller! dit Charles.

—Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde. Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus fier.

—Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

—Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela charmant.

—Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

—On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse épingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre pour lui.

—Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:

—Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort en colère.