Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes, vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village, et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.

Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer, puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu. Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé. Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon, puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la clef. Charles voulait courir après Simon.

—N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons plutôt une partie.

Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.

Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:

—Est-ce que Simon ne reviendra pas?

—Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles, parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance, et cependant à demi-voix:

—C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:

—Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.

—Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.