Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.

—Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.

Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.

—Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.

Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.

—Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.

Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.

—Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.

Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne, elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.

Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on le lui a promis.