Pourquoi donc avait-elle cédé? Quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas l'avait attirée en dépit d'elle-même, triomphant de sa résistance. Elle s'était laissé parer par ses soeurs, elle était venue. Et maintenant, dans cette réunion si gaie, parmi cette jeunesse ignorant la douleur, elle se sentait dépaysée, perdue: telle une hirondelle sauvage au milieu de brillants oiseaux des Iles.
Heureusement personne ne songeait à elle: ses compagnes et ses camarades causaient avec tant d'entrain qu'ils ne s'apercevraient pas de son absence. Toute tremblante, elle réussit à gagner, sans être vue, un coin sombre derrière un paravent, et, enfonçant son mouchoir sur ses yeux, elle força ses méchantes larmes à rentrer. Ah! quand donc saurait-elle porter sa peine? Allait-elle l'afficher au milieu de ces indifférents? Quel ennui si on la surprenait! On s'étonnerait. N'y avait-il pas deux ans, déjà? Son chagrin ne devait-il pas être allégé comme son deuil? C'était si loin pour les autres, deux ans! La sympathie, qu'on lui prodiguait bruyamment, les premiers temps, était usée depuis longtemps. Elle entendait celles qu'on appelait ses «amies» lui demander de nouveau: «—Pourquoi pleures-tu?»
Rien que deux ans, pourtant! Les années lui avaient semblé à la fois bien longues et bien courtes: n'est-ce pas hier que cela avait lieu? Mais que de nombreuses et ternes journées ont passé depuis!
Elle aussi se sentait jeune certes, elle aimait la vie, seulement elle n'avait plus tout-à-fait confiance en elle. Ne savait-elle pas, non par ouï-dire maintenant, mais par expérience, que nos joies les plus pures, les plus légitimes, sont instables et courtes, et qu'en face de cette vie mystérieuse et tentante, il y a la mort? L'appui naturel de son coeur, l'amie toujours bienveillante, inépuisablement indulgente et bonne, celle avec qui l'on ne compte pas et qui ne compte jamais avec vous, celle, enfin, qui était comme le fond même de son existence, comme sa raison d'être, était partie, et elle ne reviendrait pas...
Pour les autres, rien n'était changé, tout avait encore le charme enivrant d'une belle aurore sans nuage. Comment auraient-elles compris! Elles iraient, en rentrant, tout conter à leur mère, qui se réjouirait de leur joie, tandis qu'elle... Ah! comme sa chambre lui apparaît froide, silencieuse, triste!
Cependant Mme Noguel, qui observait la jeune fille, l'avait suivie des yeux dans sa retraite. Elle ne la connaissait pas beaucoup, mais sa jeunesse attristée avait attiré sa sympathie. C'était pour tâcher de l'égayer, pour la faire sortir de sa studieuse solitude, qu'elle l'avait invitée. Se serait-elle trompée? Ce coeur aimant n'était-il pas encore trop meurtri pour supporter la gaïté bruyante d'une fête?
Eh quoi! le mal était fait; comment l'atténuer maintenant? Devait-elle, respectant sa douleur, la laisser reprendre possession d'elle-même, ou bien irait-elle la trouver pour essayer de lui dire sa sympathie? Une tendre pitié emplissait son cour: elle aussi avait perdu sa mère toute jeune, elle aussi avait connu l'infinie détresse des orphelins. Elle pensait à ce que seraient les futurs Noëls de ses filles, si elle s'en allait.
Comme elle hésitait encore, Lucie retournait auprès de ses compagnes. Elle avait triomphé de sa violente envie de pleurer et revenait au milieu d'elles avec cet air calme qui leur faisait dire: «Elle est consolée.» Mme Noguel l'arrêta au passage; mais, au lieu des douces paroles qu'elle pensait, retenue par une étrange pudeur, elle lui dit: «Avez-vous été contente de votre cadeau, mon enfant?»... Seulement, sa voix avait des intonations délicates, comme pour parler à une malade; ses yeux traduisaient si bien sa pensée que la jeune fille se sentit touchée jusqu'au fond de l'être. Ah! ce regard maternel, comme il la remuait! C'était pour le retrouver, elle le comprenait, qu'elle était venue; c'était lui, l'aimant tout-puissant, qui avait vaincu ses résistances. Et, à présent, il pénétrait en elle, la réchauffant, la vivifiant, lui mettant au coeur une force, une espérance, une joie. Il était bleu ce regard, d'un bleu éteint comme celui qui lui manquait tant, profond et tendre; lui aussi savait, comprenait, devinait.
—Merci Madame,—fit-elle, levant vers la jeune femme un visage où courait une flamme inaccoutumée, «j'ai eu ce que je désirais le plus. Grâce à vous, moi aussi, j'ai mon Noël».
Décembre 1899.