—Je ne sais. Dieu seul sait pourquoi il m'a conservé, alors qu'il a pris ce pauvre homme. Il a, pour agir, des raisons, toujours supérieures, que nous ne connaissons pas. Allons vite déjeuner, maintenant: j'ai hâte d'aller voir sa veuve et ses orphelins. Ce soir, à la veillée, je vous raconterai mon inoubliable nuit de Noël. Sachez seulement que j'ai entendu des cloches, un merveilleux choeur de cloches; c'était une musique comme on n'en entend pas sur la terre. Et savez-vous ce qu'elles chantaient toutes ensemble, les grandes, les petites, les lourdes, les légères, les graves, les claires, en une harmonie infinie?

—Non.

—«Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes!»

Décembre 1899.

A Suzanne.

Dans le vaste salon aux panneaux boisés, peints en blanc, le grand arbre de Noël se dresse, éblouissant. Sa flèche aiguë touche le haut plafond. Les petites bougies qui, chacune à part, donneraient une flamme pâle et tremblante, font, ensemble, une lumière très intense, d'une gaîté incomparable. Elle court, cette lumière, le long des fils d'or et d'argent jetés parmi les branches; elle éclate sur les objets brillants pendus à tous les rameaux, elle avive le vermillon des pommes d'api et l'or des oranges. Puis, rayonnant autour du sapin, elle anime, là-haut, les visages des vieux portraits; les uns, frivoles et parés dans leurs costumes d'autrefois, ont l'air de sourire à la fête; d'autres, pensifs, regardant de leurs cadres dédorés comme d'une fenêtre ouverte sur le présent, paraissent rêver mélancoliquement aux choses d'autrefois, aux Noëls passés. Enfin, plus bas, la belle lumière éclaire les jeunes têtes vivantes qui se pressent autour de l'arbre, blondes et brunes, têtes de jeunes gens rieurs, de jeunes filles vêtues de fraîches toilettes, dont les yeux, illuminés par le plaisir, semblent concentrer en eux toutes ces lumières, toutes ces joies. Au milieu d'eux, une mince silhouette de femme, jeune encore, vêtue de velours noir, se détache, élégante et souple. Elle va et vient de l'un à l'autre, empressée, vive: c'est la maîtresse de maison, la mère de ces deux grandes fillettes si blondes, si roses, aux candides figures épanouies, qui sont le centre d'un petit groupe, à droite. Elle est blonde aussi, mais d'un blond plus atténué, doucement cendré. Ses traits menus, à peine touchés par la vie, paraîtraient enfantins à un observateur superficiel, sans deux grands yeux profonds, couleur de fleur de lin, deux yeux qui ont déjà vu bien des choses, qui ont pleuré et souri, des yeux qui comprennent et qui parlent.

Une odeur particulière, rappelant la forêt, le magasin de jouets, la fruiterie, «l'odeur de Noël», comme disent les petits, flotte dans l'air et met dans les coeurs cette allégresse très particulière, faite de souvenirs et d'espérance, de pardon et d'amour:«la joie de Noël».

Sur la mousse qui cache le pied de l'arbre, de nombreux paquets blancs, attachés avec des faveurs, sont posés. La distribution des cadeaux a commencé. Pour donner plus de gaîté à la fête, Mme Noguel a imaginé de mettre les objets qu'elle offre dans plusieurs enveloppes portant une adresse différente chacune. Ils circulent ainsi, de main en main, au milieu des cris de surprise, des rires, des exclamations, avant de s'arrêter à ceux auxquels ils sont destinés. Une litière de papier jonche le tapis. Le choix a été fait avec tant d'intelligence et de tact que tout le monde est content. Les jeunes visages rayonnent. La mère, heureuse de la gaîté qu'elle voit autour d'elle, rayonne aussi, dans la splendeur de sa beauté faite de bonté, modelée et comme refondue à l'image de son âme sereine. Elle pense qu'elle est mille fois plus heureuse aujourd'hui qu'au temps joyeux de son enfance, car son bonheur est décuplé par celui qu'elle donne à ses chéries, à toute cette belle jeunesse en fleur. Ses yeux clairs cherchent les regards pour y cueillir la joie du plaisir qu'elle y a mis et qui est la récompense d'un long et fatigant travail. Partout elle aperçoit la gaîté la plus franche et la plus vraie. A la fin, pourtant, elle tressaille: un regard a tremblé sous le sien et s'est dérobé.

Cachée derrière un groupe, une jeune fille, toute frêle et pâle dans sa sévère robe noire, regardait et s'efforçait de paraître gaie. D'épais cheveux châtains, partagés par une fine raie, encadraient de leurs bandeaux un peu raides son front pur. Sa jeunesse, qui aurait dû éclater dans ses vifs yeux noirs, semblait languir comme une plante privée de soleil; son teint, d'un blanc maladif, ses traits réguliers, lui donnaient l'air d'une petite statue triste. Pourquoi était-elle là, et qu'y faisait-elle? Sa place n'était pas au milieu de toutes ces lumières et de toutes ces gaîtés; sa robe sombre faisait tache, choquait comme une fausse note dans un air mélodieux. Quoi qu'elle fît pour la retenir, sa pensée s'échappait du salon brillant, elle courait le long d'une allée de platanes jusqu'à une large dalle de pierre grise où un nom très simple était gravé. C'était la première fois qu'elle assistait à une fête, depuis le jour cruel où sa jeunesse insouciante avait rencontré l'atroce réalité. Pour la première fois, ses vêtements de deuil s'éclairaient au cou et aux manches d'une étroite bande blanche. Ses soeurs lui avaient dit: «Voyons, vas-y, cela te fera du bien». Elle avait résisté, d'abord: non elle n'irait pas, elle resterait dans sa petite chambre solitaire; là, devant le portrait de la chère morte, elle revivrait les heureux Noëls d'autrefois. Elle penserait tant à sa mère, elle la chercherait si avidement dans cet infini où elle avait disparu que, peut-être, elle la trouverait, et que leurs deux âmes, détachées des liens de la chair, se rencontreraient encore dans une de ces extases de tendresse d'où elle sortait brisée, pourtant moins triste.