Note 7:[ (retour) ] Sorcières.

—Oui, oui, je sais, le maître nous l'a expliqué. César, c'était un capitaine romain. Il avait pris le pays et mis un camp à la Terrucole. Pour bien se cacher, avec ses soldats, il avait fait faire le talus et le fossé qui est derrière... tiens, juste là où est le Calvaire, maintenant.

—Mais, quand était-ce ça? Pas au moins du temps de ma mère, ni de ma grand'mère; personne, ici, ne s'en souvient.

—C'était bien avant!

—Du temps de la reine Jeanne, alors?

—Non pas, plus avant encore!

—Bah! tu crois cela, toi? Ça m'a l'air d'être des histoires que l'on dit pour faire venir les étrangers et pour leur tirer de l'argent en leur montrant le chemin. Moi, je m'en méfie. Le sûr, par exemple, c'est que, dans le vilain bois sauvage qui est après, demeurent les broutches et les hades; tout le monde dans le pays te le dira. Ma mère et ma grand'mère que j'ai perdues, trop jeunes hélas! en avaient vu toutes les deux. Aucun chrétien n'oserait y passer quand le soleil est couché. D'ailleurs, n'y a qu'à aller voir: même, en plein jour, il y fait si sombre au sortir du champ, que cela donne peur. Des bêtes courent partout: des crapauds, gros comme ton béret, des serpents, longs comme cette aguillade[8], des araignées, grandes comme la main d'un enfant, qui font leur toile d'un arbrisseau à un autre. On entend des cris de chouette, des sifflets, des plaintes, des gémissements. Les arbres, tant il y en a, se touchent presque. Il pousse là des genévriers et des buis énormes, comme l'on n'en voit que dans le parc du roi Henri, à Pau, et sur le haut des montagnes sauvages. Des ronces méchantes s'accrochent aux branches et retombent partout, griffant ceux qui s'en approchent. La mousse, une mousse presque noire, tant elle est serrée, empêche d'entendre marcher; l'air, pesant et chaud comme dans les maisons des riches, peut à peine passer. Ce sont les hades qui ont tracé le petit sentier droit qui va à travers les fougères. Quand la lune brille, il paraît blanc et fin comme le fil de ma quenouille. C'est par là qu'elles arrivent toutes, à la suite l'une de l'autre, à minuit, les jolies hades, dans leurs robes qu'on dirait tissées avec des fils d'araignées, couleur de la brume du matin. Leurs pieds touchent à peine la terre. Autour d'elles, les broutches, ces laides, tournent en faisant des grimaces, à cheval sur une racine de buis. Elles font, alors, leur sabbat, qu'on appelle, que c'est un tapage d'enfer. Dès la fine pointe du jour, tout ce monde disparaît. Les hades s'enlèvent ensemble, se perdent dans l'air, pareilles à la fumée; les broutches rentrent dans ces châtaigniers troués, frappés par le tonnerre, où nichent les hiboux, dans ces chênes qui ont de grosses bosses. Tiens, entends-les crier toutes à la fois... c'est terrible! Elles s'en donnent tant qu'elles peuvent maintenant, les maudites, sachant que, tantôt, elles devront se taire. Fais bien vite le signe de la croix, mon petit, et surtout, surtout, ne va jamais du côté de la Terrucole quand le soleil est couché, tu m'entends!

Note 8:[ (retour) ] Aiguillon monté sur un long manche qui sert à piquer les boeufs pour les faire marcher.

—Attends un peu que j'y aille, j'ai bien trop peur, moi! Mais, es-tu sûre que c'est vrai, tout cela? «Monsieur» dit que ce sont des histoires, des bêtises inventées par les vieilles femmes pour forcer les garçons et les filles à rester à la maison, le soir.

—Pas vrai! Monsieur le Régent est bien instruit, bien fin, je ne dis pas non; il écrit que c'est pareil à un dessin et il raconte des choses comme il y en a dans les livres et sur le journal; mais il ne peut pas nier, je pense, ce que ma pauvre défunte mère a vu de ses propres yeux, ce qu'elle m'a répété bien des fois. «Allez-y voir, qu'il vous dit, et si vous rencontrez une seule hade ou une seule broutche, je vous donne cent mille francs.» Le farceur! Les a-t-il, les cent mille francs, lui, d'abord? Oui, comme moi! Et puis, on sait trop ce qui arrive quand on va voir: on est pris immédiatement d'un mal très laid, le mal de Saint-Guy, qu'on dit. C'est comme si on avait un esprit dans le corps, qui vous force à faire ce que vous ne voulez pas faire. On devient pareil à un innocent: on tire la langue, on tourne la bouche, on remue la tête, les jambes, les bras.—Tu sais le fils de la Marianne, de Béouste, eh bien! il l'a eu, ce mal, mais il est guéri parce qu'il a fait le remède. Car, heureusement encore, il y a un remède, et facile. Faut, avant tout, pour apaiser les esprits, jeter dans le trou, avec de l'argent, un morceau de l'habit de la malheureuse ou du malheureux qui est possédé. Les riches y mettent des pièces blanches, s'ils veulent: il y en a même qui ont lancé jusqu'à de l'or, paraît, mais c'est très rare; ceux qui n'ont pas de quoi donnent des sous, le plus qu'ils peuvent. Pendant trente jours de rang, d'une lune à l'autre, chaque matin, quand le soleil se lève, faut aller dire des prières au pied du Calvaire qui est planté dans le talus.