—Encore une tranche, allons, et bois un peu de vin pour te délier la langue, car tu n'es pas bavard ce soir. C'est du Jurançon, tu sais! Je l'ai acheté pour toi chez Puyas, lundi dernier, quand j'ai été voir ton patron pour lui demander de te laisser venir. C'est un bien brave homme, ton patron. Tu es heureux chez lui, n'est ce pas?

—Oui, Maï.

—Tu me dis la vérité, au moins. Si tu te faisais du mauvais sang, faudrait me le dire. Tes camarades sont-ils gentils pour toi? Ils ne te tourmentent pas trop?

—Non, Maï, ils sont bien aimables.

—Tu as peut-être trop de travail? Que fais-tu toute la journée?

—Des paquets, des commissions; je range les marchandises, je pèse les épices et, quand il n'y a plus rien à faire, je noue des bouts de ficelle, assis sur un grand tabouret, près du comptoir.

—Tout cela n'est pas pénible, en effet. Ainsi, tu te trouves bien? Pourtant, tu as quelque chose que tu me caches, je vois cela. Tu ne me dis pas tout, ce n'est pas joli. Pourquoi es-tu triste? Tu ne voudrais pas y retourner, à la ville? Tu veux rester à travailler avec moi aux champs? Si c'est cela, dis-le, n'aie pas vergogne, va, tout le monde peut se tromper. Je te reprendrai, voilà tout, et j'en serai même bien heureuse!

—Oh! non. Je me trouve bien là-bas.

—Alors, c'est que le temps te dure ici. Je ne suis pas gaie, c'est vrai, moi! J'aurais dû te dire d'amener un camarade. Les mères s'imaginent toujours que les enfants leur ressemblent, qu'ils sont aussi heureux avec elles qu'elles avec eux. Moi, rien que de te voir, ça me rend contente; je ne demande rien autre chose au bon Dieu.

—Le temps ne me dure pas, Maï, et je préfère être seul avec toi ce soir.