—Je ne dors pas, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, répond une autre voix contenue, à droite. J'ai entendu sonner toutes les heures depuis minuit, écouté tous les bruits, et Dieu sait s'il y en a dans cette vieille baraque! Je suis moulu, j'ai les nerfs malades à crier, mon coeur bat comme un fou à chaque frémissement. C'est affreux cette veille, le regard fixé sur cette fenêtre qu'il n'y a qu'à pousser pour ouvrir.
—Oui, ce n'est pas drôle. Moi, j'ai bien dormi sur mon pilot de lainage; mais je suis courbaturé, par exemple, j'ai un cent de clous dans chaque jambe. Il n'y a pas à dire, rien ne vaut le portefeuille.
—Nous n'en avons pas pour bien longtemps, heureusement. Je n'en puis plus. Ce n'est pas que j'aie peur, non, mais je suis écoeuré: le mal, le vol, c'est hideux. Et puis, cette incertitude... Lequel, parmi ces garçons que je connais depuis des années, que je coudoie du matin au soir, est une canaille? Je les passe en revue l'un après l'autre et il me semble que tous ont des visages faux. L'idée que, d'un moment à l'autre, il va falloir sauter sur l'un d'eux, m'angoisse au delà de ce que je puis vous dire.
—Effet du matin. C'est toujours un moment pénible. Ainsi, tenez, quand on vient de s'amuser, on n'est jamais fier lorsque paraît le jour.
—C'est vrai. Est-ce le regret de ce qui finit ou la peur de ce qui commence, je ne sais pas; mais c'est triste, plus triste que le crépuscule.
—Fichtre! vous n'êtes pas drôle, vous. Les veilles vous rendent sentimental. Vous devriez mettre cela en vers. Je suis sûr que vous avez besoin de fumer. Avez-vous du tabac? J'ai oublié le mien.
—Y pensez-vous! Pour qu'on voie la lumière, du dehors? Et puis, nous n'aurions qu'à mettre le feu. Non, non, tâchons de nous remonter sans cela.
—Vous avez raison, mais c'est bien assommant: rien ne vaut une bonne sèche pour vous remettre d'aplomb.
—Dites-moi, François, qui pensez-vous que ce soit?
—Pour cela, mon cher, je suis aussi avancé que vous, je n'en sais rien.