—Il est mort, dit le commis, déposant la belle tête inanimée sur le plancher. Nous lui avons fait une trop grande peur.

—Non, son coeur bat encore. Prenez du vinaigre, à côté, dans le magasin des liquides, le baril à droite, dépêchez-vous! Là... merci! Frottez ses mains, vous, bien fort, moi, ses tempes. Oh! je n'en reviens pas; je croyais me tromper; il me semblait que je faisais un rêve affreux; j'étais si bien cloué par la stupéfaction que j'ai failli le laisser partir sans l'arrêter.

—Et moi, donc! J'aurais reçu un poids de cinq kilos sur la tête que je n'aurais pas été plus abruti. Il m'a fallu votre exemple pour me rappeler à la réalité.

—Ainsi, c'était lui, le voleur! Lui, le mignon petit, si doux, si obéissant, que sa mère nous amenait il y a quatre ans, déjà, tout tremblant, se cachant dans sa jupe! Qui donc l'aurait cru? Que dira-t-elle, la pauvre femme, si honnête, si brave! Quel coup pour elle! Comment lui annoncer la nouvelle? Je ne voudrais pas m'en charger pour tout l'or du monde!

—Oui. Pour une surprise, c'est une surprise, et pommée! Si je m'attendais à l'empoigner, celui-là! Enfin, cela va bien! Nous en verrons de belles maintenant que les agneaux deviennent des loups!

—On aurait dit que je le sentais! C'est sans doute pour cela que j'étais si triste tout à l'heure. Pourtant pas un instant je n'ai pensé à lui. Je me suis attaché à ce petit, moi! Il était un peu lent, un peu étourdi, léger même, si vous voulez, à cet âge qui ne l'est pas, mais si complaisant, si plein de bonne volonté! Sa mère, en nous le laissant, nous l'avait tant recommandé! «Je n'ai que lui au monde, disait-elle. Grondez-le bien, s'il est polisson ou paresseux, mais veillez sur lui. C'est la mauvaise compagnie qui me fait peur pour lui, surtout; il est si faible!» Elle avait bien raison, c'est cela qui l'aura perdu. Mais comment surveiller tous les employés, quand ils sont si nombreux, éparpillés dans tant d'endroits divers! C'est impossible! Ils vous échappent continuellement. Il aura été entraîné, c'est certain. Car, enfin, ce ne peut être pour son propre compte qu'il vole, cet enfant! Il n'est pas de force à méditer un coup pareil. Il doit avoir un ou des complices. Le voilà qui reprend ses sens.

Yanoulet revenait à lui, en effet. A mesure qu'il se souvenait, ses yeux, ses grands yeux bleus si doux, si semblables à ceux de sa mère, se remplissaient d'une terreur, d'une angoisse indicible. Il voulait parler pour demander grâce, mais il ne parvenait pas à articuler un son.

—Allons, te voilà remis, malheureux, dit Georges. Ne tremble pas comme cela, il ne te sera fait aucun mal. Nous allons t'enfermer dans le bureau du patron et nous te garderons sous clef jusqu'à son arrivée. Marche donc! Tu ne peux pas? Nous allons te porter, alors.

—Quelle misère! dit François, le prenant par les pieds, tandis que son compagnon le saisissait par les épaules. Si ça ne fait pas pitié! Un enfant de cet âge! Ça a du coeur pour le mal et c'est faible comme un poulet, ensuite. Mais, sapristi! quand on a le courage d'entrer dans une maison la nuit, on doit avoir celui d'en supporter les conséquences!

—Mets-toi là, dit Georges avec douceur, en le faisant asseoir sur le fauteuil du patron, dans son bureau. François, donne lui donc un verre d'eau, là, sur la petite table. Et maintenant, ne bougeons plus! Il n'y a pas d'issue, mon bonhomme! Quand j'aurai fermé la porte à clef tu seras pris, bien pris, comme une souris dans la souricière. Je vais avertir M. Montbriand que la chasse est terminée. Jolie chasse, ma foi! Partir pour prendre un sanglier et ramener un lièvre! Ah! j'en ai assez du métier de gendarme; ça me dégoûte; si jamais on m'y reprend!