—Oui, il est beau, le métier! On croit pincer un homme, on est armé jusqu'aux dents et on voit venir quoi? un bébé qui s'évanouit de peur. Pourquoi pas une fille, aussi! Ne parlez pas des revolvers, hein! Nous serions grotesques. Mais, que diable cet enfant venait-il faire ici? Pour qui volais-tu, vaurien, car tu n'es sûrement pas assez fort pour avoir comploté cela tout seul?

—Laissez-le. Il est incapable de répondre en ce moment. Il a besoin de se remettre de sa peur. Dès que les domestiques seront levées, je lui ferai préparer une tasse de café. Allons-nous en. Nous avons bien travaillé, cette nuit! J'ai le coeur soulevé de dégoût et de chagrin; le mal est encore plus vilain à voir de près que je ne le croyais. A qui se fier désormais, si des enfants pareils, à la figure d'ange, se mêlent d'être des coquins! Vous venez, François? Laissons-le à ses réflexions. C'est égal, j'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne, pauvre petit!

Pauvre petit! en effet. Revenu de l'horrible frayeur que lui avait faite la vue de ces deux hommes armés, Yanoulet se perdait en un chaos de pensées, plus torturantes les unes que les autres. Une d'elles, surtout, revenait sans cesse à la surface comme, dans un tourbillon, un morceau de bois qui surnage: «Maï!» Que penserait-elle, quel serait son désespoir, sa honte, en apprenant que son «hilhot» était un voleur? Le mal était entré en lui, il s'en souvenait, le soir qu'il avait été voler les broutches avec Peyroulin. Qu'elles s'étaient bien vengées, les maudites! Elles l'avaient ensorcelé, lié à jamais au péché, croyait-il. Ce qui l'ensorcelait, le liait au péché, c'était son silence, son mensonge, cette faute inavouée restée entre sa mère et lui comme une barrière. S'il lui avait tout avoué, ce soir-là, quand, au retour de la messe de minuit, elle le pressait, avec tant de douceur, de lui conter sa peine, les choses eussent été bien différentes! Elle aurait eu beaucoup de chagrin tout d'abord; mais, après avoir pleuré et demandé pardon à Dieu pour son enfant, elle se serait hâtée de pardonner à son tour, la mère tendre, et de rendre le repos d'esprit au pauvre petit égaré. L'horrible obsession se serait enfuie, le laissant, repentant, purifié, libre! Il aurait pu, de nouveau, regarder la bien-aimée en face sans se dire: Ces yeux, dans lesquels elle croit lire comme dans un livre ouvert, l'ont trompée, la trompent, la tromperont encore. Il n'eût pas acquis l'habitude de dissimuler, de mentir sans cesse. Maintenant... oh! maintenant, il est trop tard pour revenir en arrière. Le pli est pris. Tout cela est de la vieille, vieille histoire. Il se sent si découragé, si dégoûté de tout! On dit qu'il a quinze ans? Ah! n'y a-t-il pas le double qu'il vit, courbé sous l'oppression du mal, misérable esclave de sa faiblesse?

Maudit soit le jour où, dans cette maison, si bonne et si hospitalière pourtant, il rencontra celui qui devait continuer l'oeuvre de perdition, achever d'éteindre sa volonté, de souiller son coeur. Il aurait dû fuir, c'est vrai; mais, comment se douter, d'abord? Il l'avait admiré comme un Dieu pour sa force tranquille, pour son courage, pour sa bonne mine, son intelligence vive et prompte, cet Antoine que tous redoutaient, auquel le patron accordait une si grande confiance? N'était-il pas dans la maison depuis dix ans déjà. Il portait Yanoulet à bras tendus sans trembler, sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Les autres commis houspillaient le petit apprenti, se moquaient de lui parce qu'il était joli comme une fille et que le patron le traitait avec plus d'égards que les autres vu sa faiblesse, la douceur de ses manières, sa qualité d'orphelin, de fils de veuve. Ils en étaient jaloux. Lui, Antoine, le garçon de vingt ans, l'avait pris sous sa protection. «Qui touche au petit, me touche!» avait-il solennellement déclaré un soir devant les commis assemblés dans le vestiaire, au moment du départ, alors qu'ils ôtaient leurs blouses pour mettre les vêtements du dehors. Les tracasseries avaient immédiatement cessé: on ne résistait pas à Antoine. Il avait une façon de vous soulever un mioche par les deux oreilles ou de le pendre par un pied qu'on n'oubliait pas de si tôt. Avec quelle reconnaissance émue, quelle tendresse exaltée, quel zèle, l'avait-il servi, d'abord, trop heureux s'il l'honorait, en récompense, d'un de ses sourires suffisants! Tout avait été joie dans cette servitude, les premiers temps. Antoine le cajolait, le comblait de petits cadeaux, de sucreries, volées au patron, il est vrai. Il n'aurait pas dû les accepter bien sûr, mais comment répondre à tant de bonté par des remontrances? Comment faire la leçon à celui qui était tellement au-dessus de lui par sa position dans la maison, son intelligence, sa force, son courage! On ne faisait pas la leçon à Antoine pas plus qu'on ne lui résistait. Au moins, s'il avait osé confier ses tourments à sa mère et lui demander conseil! Il en avait bien eu l'intention et le désir; mais la barrière, la terrible barrière! plus il allait, plus il perdait le courage de la franchir, plus elle lui paraissait infranchissable.

Était-il un lâche, pour cela? Non. Il n'avait peur ni des réprimandes, ni des coups; la nuit, le silence ne l'effrayaient pas. Il aurait passé des heures tout seul dans les ténèbres, bravé les pires dangers sur un signe de son compagnon; mais c'est le courage moral qui lui manquait, ou plutôt la force de faire de la peine, de dire non résolument, à ceux qu'il aimait. C'était comme une déviation de sa nature très tendre, très bonne. Il eût souffert mille morts plutôt que de chagriner sa mère; pourtant il faisait tout ce qu'il fallait pour la désespérer.

Élevé par un être faible auquel il ressemblait trop, il n'avait pas appris à exercer sa volonté, à la diriger, à faire de sa tendresse un puissant mobile pour le bien, une force, un levier. Mal dirigée, elle devenait un piège. Pour ne pas peiner Peyroulin, autrefois, il l'avait suivi à la Terrucole; pour ne pas l'humilier, le fâcher, il avait pris sans envie la pièce blanche; pour ne pas le trahir, ensuite, pour ne pas chagriner sa mère, il avait caché ses remords, ses regrets cuisants. Et puis, toujours ainsi, toujours, de chute en chute.

Comme son coeur battait le soir où son nouveau tentateur lui avait dit à voix basse: «Petit, tu m'aimes bien, tu m'es dévoué, n'est-ce pas, tu as confiance en moi, tu sais que je suis ton ami? Eh bien! écoute et fais ce que je te dis. Quand François aura fermé la fenêtre du magasin de réserve donnant sur la cour, faufile-toi sans qu'on te voie et tourne l'espagnolette après lui, qu'il n'y ait plus, ensuite, qu'à pousser pour ouvrir.

—Mais pourquoi faire?

—Cela ne te regarde pas.

«Quelle idée!» avait-il pensé. A quoi bon ouvrir la fenêtre puisqu'il y a des barreaux de fer qui empêchent de pénétrer à l'intérieur? Et il avait obéi sans comprendre, certain de ne pas nuire à son patron. Mais, un soir, quelle avait été son horreur en s'apercevant que le barreau, mal remis en place, était scié! Brusquement il avait compris. Que faire? Trahir son protecteur, son ami, avertir son maître? C'était sûrement là le devoir. Mais son tyran avait lu ses indécisions sur son visage: «Qu'as-tu?» lui avait-il demandé en fronçant ses terribles sourcils. Sans cesse il le trouvait à ses trousses, lui corrompant l'âme de ses paroles insinuantes, le terrorisant de ses menaces.