—Ne t'avise pas de faire le malin ou tu auras affaire à moi, tu m'entends?—lui disait-il de cet air qui le subjuguait.—Pas de bêtises: tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu es innocent comme l'enfant qui vient de naître, puisque c'est sans savoir que tu t'es engagé! Mais tu es engagé, tu dois tenir ta promesse ou tu n'es qu'un lâche. Et puis, si tu me trahis, tu es aussi perdu que moi: n'es-tu pas mon complice? De plus, tu serais un ingrat. N'oublie pas mes bontés pour toi.

Ainsi, de concession en concession, il avait roulé toujours plus bas sur la pente, jusqu'à voler lui-même les marchandises que son ami lui commandait de venir chercher. Qu'en faisait-il? Il n'en savait rien; il ne voulait pas le savoir. Tous les matins, à l'aube, il se glissait dans les magasins de dépôt et prenait le paquet préparé la veille par le corrupteur qui l'attendait au dehors, le lui portait, puis n'en entendait plus parler. C'était le cauchemar de toutes ses nuits. Chaque soir, en partant. Antoine lui glissait à l'oreille: «La fenêtre?» Il répondait: «Oui». «Demain, à quatre heures».—«Oui» et c'était tout. Jamais il ne manquait à l'odieux rendez-vous. Il dormait d'un sommeil lourd, mais, à l'heure dite, il se réveillait, et, avec l'angoisse d'une obsession impossible à secouer, il se levait et marchait où la volonté inflexible de son camarade le poussait.... Et cela durait depuis trois mois.

Une espérance lui traversa le coeur. S'il allait être libre, enfin! Ah! les punitions les plus cruelles, la prison même, lui paraîtraient douces auprès de cette tyrannie implacable qui tenait sa volonté prisonnière. Ce serait le salut, la délivrance. La délivrance! Oui, mais sa mère... le coup serait terrible; comment le supporterait-elle? Non, non, il est trop tard, maintenant, le nombre de ses méfaits est trop grand, la désillusion serait trop affreuse. De quel front aborderait-il celle qui demandait avant toute chose à Dieu de préserver son fils unique du mal en dehors et surtout «en dedans». Comme elle avait raison! En dedans, oui, c'est cela qui est le plus mauvais. Comment, avec ce coeur lourd de péché, oser se présenter devant la sainte, à laquelle il a tant de fois promis d'être un honnête homme, devant cette veuve qui a mis tout son bonheur, toute sa vie en lui, et dont il a si odieusement méconnu la tendresse, trompé les espérances?

Et puis, quelle honte de paraître tout à l'heure auprès de ses camarades, de retourner chez lui, chassé comme un voleur! Une fois, il a vu un homme amené entre deux gendarmes. C'était un soldat, un déserteur, un pauvre enfant chétif et pâle qui tournait autour de lui des yeux effarés, qui baissait les épaules sous les injures des passants. Il avait un air si misérable, si abject, que cette image ne s'était plus effacée de l'esprit de Yanoulet. Jamais, non jamais, on ne le prendrait comme cela! Mieux vaudrait mille fois mourir, ou fuir, d'abord; oui, fuir... Mais comment?

La pièce dans laquelle il est enfermé est éclairée par un jour de souffrance, très haut placé, simple carreau de vitre, fixé au mur par un châssis de bois. Monter là-haut n'est rien pour un dénicheur de nids comme le petit paysan; mais, en brisant le verre, il attirera du monde dans la rue! il fait jour, maintenant; les gens commencent à circuler; il y a toujours des sergents de ville sur la place. Tant pis! Il n'a pas le choix. Un bruit de porte dans la maison l'avertit que le patron est levé et qu'il va venir. Brusquement, il se décide, grimpe comme un chat le long des rayons chargés de paperasses, brise la glace d'un coup de poing vigoureux et disparaît.

IV

LA FUITE

«Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées!»

LECONTE DE LISLE.

Les Spectres.