—Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent fois toi-même que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester à la fabrique.

—Oh! ça, oui! Le métier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens qui sautent d'impatience, des nègres et des Canaques et que j'aperçois, au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon coeur bat. Nous cherchons à enserrer les bêtes, mais, rusées, elles s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, être plus leste, plus rusé qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne brusquement, frappe du pied le sol et, tête baissée, les naseaux fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup au coeur. L'animal s'abat, foudroyé, où s'en va se tortiller dans la brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de la nuque, le dépecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forçat libéré ou de bouchers. Pour moi, je m'en retourne dégoûté, mort de fatigue, et je reprends ma chaîne. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de mes peines, jamais une parole d'amitié! Pourtant qu'ai-je fait pour que tu aies changé ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidèlement? Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!

—La belle tirade! Sais-tu que tu es très éloquent, lorsque tu t'y mets! J'ai pris grand plaisir à t'écouter. Cette description de la chasse était épatante. Et maintenant le dévouement, l'amitié, c'est touchant c'est tout à fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqué, ce soir, voyons, que tu parles comme une fillette du Sacré-Coeur? Toi, le dur à cuire, que nos hommes ont surnommé «La Terreur de la brousse», qu'as-tu? Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre, veille de Noël? Noël, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant Jésus, la crèche, les mages, l'étoile, les bergers! Balançoires, tout cela! Niaiseries écoeurantes pour vieilles filles et pour curés. Parbleu! Noël a quelque chose de bon, c'est le réveillon; mais rien ne nous empêche de transporter cette coutume à la Nouvelle. Pour ma part, je n'y ai jamais manqué jusqu'ici et, tout à l'heure, je t'autorise à me servir le reste de la pièce de boeuf et les ananas au kirsch que tu as préparés. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons à la santé de l'ancienne, là-bas?

—Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement pâle.

—Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais écrit et voici douze ans que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne peut vivre sans affection, c'est un peu fort de café, tout de même!

—Taisez-vous! Je vous défends de parler de ces choses.

—De quoi! Tu me défends! Tu te permets de défendre quelque chose, toi, et à qui, à moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit, que je t'étrangle comme un vil misérable que tu es!

Antoine, ivre de colère, s'élance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, son compagnon avait sauté par la fenêtre et disparu. Un coup de revolver retentit... un sifflet strident déchira l'air, les chiens aboyèrent, puis tout se tut.

Jean courait comme un cerf dans la nuit semée d'étoiles. Il laisse derrière lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se trouve le bouge infect, le chenil décoré du nom de «chambre», où, depuis des années, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison des condamnés qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages des Canaques et le camp des Malabars, à droite, groupé sur le mamelon. Condamnés, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, à la fête orgiaque, au «Pilou-Pilou» qui a lieu dans le village voisin. On entend vaguement des cris mêlés à des chants monotones et au ronflement du tam-tam dans le lointain.

Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons détestés de misère et d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui s'élèvent là, tout près, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres séculaires. Que de fois il les a escaladées pour aller rejoindre dans la brousse, derrière, les troupeaux sauvages qui y vivent en liberté! Avec leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque noires, leurs grottes, leurs précipices, où, depuis des siècles, s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades cannibales, elles ne ressemblent guère aux douces Pyrénées, à ces montagnes de rêve, entrevues, blanches et idéales, à travers ses jeux d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beauté, leur charme, même. Des fleurs délicates croissent dans les profondeurs mystérieuses des grands bois; des sources fraîches sourdent dans la mousse. Mais il ne voit que leur majesté implacable, que la couleur cruelle de leurs rochers; leur silhouette hautaine, s'élevant brusquement sur la plaine morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon. Derrière leurs sombres remparts ne découvrira-t-il pas la patrie, la vieille France, le Béarn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser encore! Hélas! des obstacles plus insurmontables que ceux-là le séparent de celle à laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la reverra plus!